Page:Guillard - Étude sur les drames consacrés à Jeanne d’Arc, 1844.djvu/9

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Jamais spectateur français n’eût supporté un tel tissu de mensonges historiques et moraux. Sous le rapport de l’art, ce n’était pas en 1819, quand M. Victor Hugo essayait à peine le génie romantique à des inversions et à des coupes sinon nouvelles, au moins bien oubliées ; ce n’était pas à cette époque encore toute classique qu’on eût osé déployer sur le théâtre une action qui eût embrassé une durée de trois ou quatre années, et choisir pour lieu de scène dix ou douze points dispersés sur la moitié de la France.

Aussi M. d’Avrigny se garda-t-il bien d’imiter le plan de Schiller : il voulut

« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
« Tînt jusques à la fin le théâtre rempli. »


Sa pièce fût intitulée Jeanne d’Arc à Rouen. Mais y avait-il là matière à une tragédie ? Le drame vit essentiellement de luttes, de suspensions, de péripéties soudaines ; ce sont les ressorts de ces émotions puissantes, de la pitié, de la terreur, sans lesquelles il n’y a point de drame. Œdipe lutte contre les oracles ; et, par une suite de révélations aussi vraisemblables qu’inattendues, il tombe du faîte des grandeurs dans l’abîme de toutes les misères. Polyeucte reste chrétien malgré l’ambition, malgré la mort, malgré sa femme chérie. Joas, faible enfant, sans autre appui que Dieu, triomphe d’Athalie armée de toute sa puissance.

Mais Jeanne d’Arc une fois entre les mains des Anglais, une fois à Rouen, qui peut retarder son sort ? qui peut même le rendre un instant douteux, puisque l’histoire nous interdit toute intervention armée et sérieuse ? En vain le poëte, encore trop généreux, introduit-il à Rouen Dunois, le valeureux Dunois, pour arracher la noble captive au destin qui la menace : toute sa vaillance, tout son dévoûment ne peuvent contrebalancer la haine des Anglais, puisqu’il est entre leurs mains : s’il demande à Bedford des conditions de rançon pour la Pucelle, Bedford les pose telles que Jeanne les repousse avec indignation. Si Dunois désespéré en appelle au jugement de Dieu, Talbot ne veut point combattre un héros qu’il estime pour assurer l’échafaud à une héroïne qu’il admire : et pendant qu’on cherche à Dunois un