Page:Guillerm Herrieu - Recueil de Melodies bretonnes.djvu/31

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Nota-bene. Cette chanson est la plus populaire qui soit dans le pays de Vannes. Il n’est pas de retour de fête ou de pardon, pas une noce où son joyeux refrain ne retentisse. Elle est originale dans son genre à première lecture, elle semble incomplète : le sens échappe et les dernières strophes paraissent incompréhensibles. Mais remarquez que beaucoup de chansons bretonnes populaires ont cette intrigue vague à peine indiquée, qui étonne, et qui s’explique eependant. La ehanson est, le plus souvent, un récit composé pour fixer un fait dans la mémoire d’auditeurs qui, déjà, le connaissent. L’auteur se soucie peu, dès lors, si, plus tard, on comprendra aussi facilement que ceux à qui il chante son oeuvre. Il écrit pour eux et pour lui. Voyez, comme au refrain, les auditeurs semblent eneourager le conteur, qui leur narrera jusqu’au bout sa mésaventure. Car il y a mésaventure. Essayons de revivre l’amourette du pauvre barde.

Ce brave Pierre avait l’amour des voyages. Il est allé jusqu’en Normandie, et il assiste aux veillées. Entre nous, à cause du proverbe: A beau mentir… je crois que le gaillard n’est pas allé si loin qu’il le dit ; le pays gallot, c’est presque la Normandie, pour un breton de la côte ! Peu importe… A une veillée, il voit une jeune fille qui lui plaît : tout de suite, il la choisit pour sienne… Il se laisse aller à lui demander : Fillette, êtes-vous mariée ? » Ce tableau est charmant : la grande salle, avec un bon feu de laude flans la cheminée géante où sommeillent à demi les anciens, sur les bancs de côté. Puis le cercle des jeunes ; les flammes jettent de joyeuses clartés sur les visages rieurs, et semblent dévoiler les secrets d’amour. Mais le naïf Pierre devait être un peu dans l’ombre, sans quoi il aurait hésité à dire son secret. Et pour prouver la pureté de ses intentions. il propose tout de suite le mariage à son élue. Elle a du rosir, trembler un peu ; ses doigts ont tordu plus fébrilement le chanvre qu’elle filait. Alors, pour répondre sans se compromettre, avec une habileté toute féminine elle a renvoyé le galant… à son tuteur.

Lui, bravement, a été loqueter à l’huis du bonhomme. La phrase par laquelle il salue la « maisonnée » est pleine d’une grandeur familière : — Bonjour à vous, gens de la maison !… Le pauvre garçon ne sait pas faire de beaux discours. Son nmour est timide et naïf autant que sincère, et il met son coeur a nu sans diplomatie : — Où donc est la mineure ?… Ici tout de même, il y a quelque chose qui déconcerte. Ou la belle, après avoir réfléchi, n’a plus voulu de l’amoureux et a chargé le tuteur de l’éconduire, ou le tuteur n’a pas voulu d’un étranger pour sa « mineure », et a enfermé la pauvrette dans sa chambre. Si bien qu’on ne sait trop si elle pleure ou rit, là-haut ; mais le résultat sera le même pour le galant. Avec quel art le bonhomme donne des explications confuses et entortillées… Oh! il est bavard comme un normand, eelui-là ; et devant un tel flux de paroles, que vouliez-vous que fit notre amoureux ? Il a pris son bâton et est revenu vers son village, le coeur endolori comme celui d’un kloér. Chemin faisant, il a pensé qu’un fait pareil dans son existence méritait d’être connu de tous. Cela servirait de leçon peut-être ? Il commence une chanson. Mais à peine de retour au pays, la hantise consolante des sites aimés, des coutumes, s’empare de lui et le souvenir de l’aimée se transforme. Des souvenirs le frôlent, coquets comme les barbes de dentelle et les ailettes de lin des coiffes bretonnes. Il évoque le joyeux temps des pardons, du « malardé », et il met cette évocation — douce ironie ! — dans la bouche édentée du bonhomme tuteur qui l’éconduisit. C’est toute sa vengeance ! Après avoir chanté le couplet où plane encore une fine mélancolie, peut-être est-il alors, le premier à entonner la phrase bien scandée, joliment vivante du refrain.

Et voilà tout simplement comment peut s’imager l’histoire de cette chanson et de celui qui la fit.

1) Malardé est la période de l’année comprise entre le 1er janvier et le mardi-gras. C’est à cette époque que se font la plupart des noces dans le bas-vannetais.