Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/134

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que c’était un livre, il aimait son odeur, sa forme, son titre. Ce qu’il aimait dans un manuscrit, c’était sa vieille date illisible, les lettres gothiques bizarres et étranges, les lourdes dorures qui chargeaient ses dessins ; c’étaient ses pages couvertes de poussière, poussière dont il aspirait avec délice le parfum suave et tendre ; c’était ce joli mot finis, entouré de deux Amours, portés sur un ruban, s’appuyant sur une fontaine, gravé sur une tombe ou reposant dans une corbeille entre des roses, les pommes d’or et les bouquets bleus.

Cette passion l’avait absorbé tout entier, il mangeait à peine, il ne dormait plus, mais il rêvait des nuits et des jours entiers à son idée fixe : les livres.

Il rêvait à tout ce que devait avoir de divin, de sublime et de beau une bibliothèque royale, et il rêvait à s’en faire une aussi grande que celle d’un roi. Comme il respirait à son aise, comme il était fier et puissant, lorsqu’il plongeait sa vue dans les immenses galeries où son œil se perdait dans les livres ! il levait la tête ? des livres ! il l’abaissait ? des livres ! à droite, à gauche, encore !

Il passait dans Barcelone pour un homme étrange et infernal, pour un savant ou un sorcier.

Il savait à peine lire.

Personne n’osait lui parler, tant son front était sévère et pâle ; il avait l’air méchant et traître, et pourtant jamais il ne toucha à un enfant pour lui nuire ; il est vrai que jamais il ne fit l’aumône.

Il gardait tout son argent, tout son bien, toutes ses émotions pour ses livres ; il avait été moine, et pour eux il avait abandonné Dieu ; plus tard il leur sacrifia ce que les hommes ont de plus cher après leur Dieu : l’argent ; ensuite il leur donna ce qu’on a de plus cher après l’argent : son âme.

Depuis quelque temps surtout, ses veilles étaient plus longues ; on voyait plus tard sa lampe des nuits qui