Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/140

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tout ce qui paraissait de rare et de vieux, Baptisto dont il haïssait la renommée d’une haine d’artiste. Cet homme lui devenait à charge, c’était toujours lui qui enlevait les manuscrits ; aux ventes publiques, il enchérissait et il obtenait. Oh ! que de fois le pauvre moine, dans ses rêves d’ambition et d’orgueil, que de fois il vit venir à lui la longue main de Baptisto, qui passait à travers la foule comme aux jours de vente, pour venir lui enlever un trésor qu’il avait rêvé si longtemps, qu’il avait convoité avec tant d’amour et d’égoïsme ! Que de fois aussi il fut tenté de finir avec un crime ce que ni l’argent ni la patience n’avait pu faire ; mais il refoulait cette idée dans son cœur, tâchait de s’étourdir sur la haine qu’il portait à cet homme, et s’endormait sur ses livres.

Dès le matin, il fut devant la maison dans laquelle la vente allait avoir lieu ; il y fut avant le commissaire, avant le public, et avant le soleil.

Aussitôt que les portes s’en ouvrirent, il se précipita dans l’escalier, monta dans la salle et demanda ce livre. On le lui montra ; c’était déjà un bonheur.

Oh ! jamais il n’en avait vu de si beau et qui lui complût davantage. C’était une bible latine, avec des commentaires grecs ; il la regarda et l’admira plus que tous les autres, il le serrait entre ses doigts en riant amèrement, comme un homme qui se meurt de faim et qui voit de l’or.

Jamais, non plus, il n’avait tant désiré. Oh ! qu’il eût voulu alors, même au prix de tout ce qu’il avait, de ses livres, de ses manuscrits, de ses six cents pistoles, au prix de son sang, oh ! qu’il eût voulu avoir ce livre ! Vendre tout, tout pour avoir ce livre ; n’avoir que lui, mais l’avoir à lui ; pouvoir le montrer à toute l’Espagne, avec un rire d’insulte et de pitié pour le roi, pour les princes, pour les savants, pour Baptisto, et dire : À moi ! à moi ce livre ! — et le tenir dans ses deux mains toute sa vie, le palper comme il le touche,