Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/15

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Albano pour un moment avait abandonné son jouet, et prenant sa pièce à deux mains, couché sur le ventre, il la faisait sautiller en souriant.

Au bout de cinq minutes, une douzaine de gardes l’entouraient. Un d’eux, qui marchait à leur tête et qui paraissait leur chef, s’approcha d’Albano et lui dit :

— Enfant, n’as-tu pas vu un homme courir par ici ? il était blessé, avait les habits déchirés.

— De qui voulez-vous parler ?

— D’un homme que nous cherchons.

— Du tout, je n’ai rien vu, si ce n’est une chèvre qui cherchait son maître ; encore marchait-elle à pas lents et je vous assure qu’elle était en fort bon état. Est-ce là votre affaire ?

— Tu te moques de la justice, Albano.

— Et pourquoi êtes-vous venus me réveiller ?

— Il le fallait.

— Allez à tous les diables !

— Ah ! c’est ainsi que tu traites la justice du canton ? Tiens, misérable.

Et il fit semblant de le mettre en joue.

— Vous n’oseriez, dit l’enfant avec fermeté, car mon père me vengerait, et, voyez-vous, mon père c’est Matteo Falcone, le plus intrépide chasseur de Corse et le plus vigoureux lutteur du canton.

Le prudent officier mit bas son arme et se tournant vers ses compagnons :

— Allons, dit-il, il n’y a pas moyen d’en tirer quelque chose.

Puis il se retourna vers Albano, et, lui présentant une montre, il ajouta :

— Albano, si on te la donnait ?

— Quoi ?

— Voudrais-tu ? …

Et l’enfant resta muet quelques instants, ballotté par l’envie d’avoir et un reste d’honneur qui lui surgissait alors plus fort et plus terrible, pour lui dire