Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/232

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M. Paul, voyant qu’il était éloigné de la compagnie, prit la main d’Adèle et déposa sur son gant satiné un long baiser de bonheur qui retentit aux oreilles de Djalioh.

VIII

Mme de Lansac avait une quantité de singes — c’est une passion de vieille femme — seules créatures qui, avec les chiens, ne repoussent pas leur amour.

Ceci est dit sans maligne intention, et s’il y en avait une, ce serait plutôt pour plaire aux jeunes qui les haïssent mortellement. Lord Byron disait qu’il ne pouvait voir sans dégoût manger une jolie femme ; il n’a peut-être jamais pensé à la société de cette femme, quarante ans plus tard, et qui se résumera en son carlin et sa guenon. Toutes les femmes que vous voyez si jeunes et si fraîches, en bien, si elles ne meurent pas avant la soixantaine, auront donc un jour la manie des chiens au lieu de celle des hommes, et vivront avec un singe au lieu d’un amant.

Hélas ! c’est triste, mais c’est vrai, et puis, après avoir ainsi jauni pendant une douzaine d’années et racorni comme un vieux parchemin au coin de son feu, en compagnie d’un chat, d’un roman, de son dîner et de sa bonne, cet ange de beauté mourra et deviendra un cadavre, c’est-à-dire une charogne qui pue, et puis un peu de poussière, le néant, de l’air fétide emprisonné dans une tombe.

Il y a des gens que je vois toujours à l’état de squelette et dont le teint jaune me semble bien pétri de la terre qui va les contenir.

Je n’aime guère les singes, et pourtant j’ai tort, car ils me semblent une imitation parfaite de la nature humaine. Quand je vois un de ces animaux, — je ne parle pas ici des hommes, — il me semble me voir dans les miroirs grossissants : mêmes sentiments,