Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/254

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tête, car c’était une habitude qu’il venait de prendre depuis qu’il s’était fait collaborateur au Journal des connaissances utiles et au Musée des familles ; il pensa, dis-je, qu’il était peu moral de séduire ainsi une femme mariée, de la détourner de ses devoirs d’épouse, de l’amour de ses enfants, et qu’il était mal à lui de recevoir toutes ces offrandes qu’elle brûlait à ses pieds comme un holocauste. Enfin il était ennuyé et fatigué de cette femme, qui prenait le plaisir au sérieux, qui ne concevait qu’un amour entier et sans partage, et avec laquelle on ne pouvait parler ni de romans, ni de modes, ni d’opéra.

Il voulut d’abord s’en séparer, la laisser là et la rejeter au milieu de la société, avec les autres femmes flétries comme elle ; Mazza s’aperçut de son indifférence et de sa tiédeur, l’attribua à de la délicatesse, et ne l’en aima que davantage. Souvent Ernest l’évitait, s’échappait d’elle, mais elle savait le rencontrer partout, au bal, à la promenade, dans les jardins publics, aux musées ; elle savait l’attendre dans la foule, lui dire deux mots et lui faire monter la rougeur au front, devant tous ces gens qui la regardaient.

D’autre fois, c’était lui qui venait chez elle, il entrait avec un front sévère, un air grave ; la jeune femme, naïve et amoureuse, lui sautait au cou et le couvrait de baisers, mais celui-ci la repoussait avec froideur, et puis il lui disait qu’ils ne devaient plus s’aimer, que, le moment de délire et de folie une fois passé, tout devait être fini entre eux, qu’il fallait respecter son mari, chérir ses enfants et veiller à son ménage, et il ajoutait qu’il avait beaucoup vu et étudié, et qu’au reste la Providence était juste, que la nature était un chef-d’œuvre et la société une admirable création, et puis que la philanthropie, après tout, était une belle chose et qu’il fallait aimer les hommes.

Et celle-ci alors pleurait de rage, d’orgueil et d’amour ; elle lui demandait, le rire sur les lèvres mais