Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/265

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C’était un de ces gens chez qui le jugement et la raison occupent une si grande place qu’ils ont mangé le cœur comme un voisin incommode ; un monde les séparait, car Mazza, au contraire, était plongée dans le délire et l’angoisse, et tandis que son amant se vautrait à plaisir dans les bras des négresses et des mulâtresses, elle se mourait d’ennui, croyant aussi qu'Ernest ne vivait que pour elle et ressentait un mal dont il se moquait dans son rire bestial et sauvage ; il se donnait à une autre. Tandis que cette pauvre femme pleurait et maudissait Dieu, qu’elle appelait l’enfer à son secours et se roulait en demandant si Satan enfin n’arriverait pas, Ernest, peut-être, au même moment où elle embrassait avec frénésie un médaillon de ses cheveux, au même moment peut-être, il se promenait gravement sur la place publique d’une ville des États-Unis, en veste et en pantalon blanc comme un planteur, et allait au marché acheter quelque esclave noire qui eût des bras forts et musclés, de pendantes mamelles et de la volupté pour de l’or.

Du reste, il s’occupait de travaux chimiques, il y avait plein deux immenses cartons de notes sur les couches de silex et les analyses minéralogiques, et d’ailleurs le climat lui convenait beaucoup, il se portait à ravir dans cette atmosphère embaumée d’académies savantes, de chemins de Fer, de bateaux à vapeur, de cannes à sucre et d'indigo.

Dans quelle atmosphère vivait Mazza ? Le cercle de sa vie ni était pas si étendu, mais c'était un monde à part, qui tournait dans les larmes et le désespoir, et qui enfin se perdait dans l’abîme d’un crime.

VI


Un drap noir était tendu sur la porte cochère de l’hôtel, il était relevé par le milieu et formait une