Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/411

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IX

Enfin on m’indiqua un prêtre.

J’allai chez lui, je l’attendis quelques instants et je m’assis dans sa cuisine devant un grand feu ; sur ce feu pétillait dans une large poêle une énorme quantité de pommes de terre.

Mon homme arriva bientôt ; c’était un vieillard à cheveux blancs, au maintien plein de douceur et de bonté. « Mon père, lui dis-je en l’abordant, je désirerais avoir un moment d’entretien avec vous. »

Il m’introduisit dans une salle voisine ; mais à peine avais-je commencé, qu’entendant du bruit dans la cuisine : « Rose, s’écria-t-il, prenez donc garde aux pommes de terre. »

Et en me détournant, je vis, grâce à la clarté de la chandelle, que l’amateur de pommes de terre avait le nez de travers et tout bourgeonné.

Je partis d’un éclat de rire, et la porte se referma aussitôt sur mes pas.

Dites maintenant, à qui la faute ? Je suis venu là pour m’éclairer dans mes doutes, eh bien, l’homme qui devait m’instruire, je l’ai trouvé ridicule. Est-ce ma faute, à moi, si cet homme a le nez crochu et couvert de boutons ? est-ce ma faute si sa voix avide m’a semblé d’un timbre glouton et bestial ? Non certes, car j’étais entré là avec des sentiments pieux.

Ce n’est pourtant point non plus la faute de ce pauvre homme si son nez est mal fait et s’il aime les pommes ; du tout, la faute est à celui qui fait les nez crochus et les pommes de terre.

X

Du nord au sud, de l’est à l’ouest, partout où vous irez, vous ne pouvez faire un pas sans que la tyrannie,