Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/504

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Ici sont mes souvenirs les plus tendres et les plus pénibles à la fois, et je les aborde avec une émotion toute religieuse. Ils sont vivants à ma mémoire et presque chauds encore pour mon âme, tant cette passion l’a fait saigner. C’est une large cicatrice au cœur qui durera toujours, mais, au moment de retracer cette page de ma vie, mon cœur bat comme si j’allais remuer des ruines chéries.

Elles sont déjà vieilles ces ruines ; en marchant dans la vie, l’horizon s’est écarté par derrière, et que de choses depuis lors ! car les jours semblent longs, un à un depuis le matin jusqu’au soir ! mais le passé paraît rapide, tant l’oubli rétrécit le cadre qui l’a contenu.

Pour moi tout semble vivre encore. J’entends et je vois le frémissement des feuilles, je vois jusqu’au moindre pli de sa robe ; j’entends le timbre de sa voix, comme si un ange chantait près de moi, voix douce et pure, qui vous enivre et qui vous fait mourir d’amour. Voix qui a un corps, tant elle est belle et qui séduit, comme s’il y avait un charme à tes mots…

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Vous dire l’année précise me serait impossible ; mais alors j’étais fort jeune, j’avais, je crois, quinze ans ; nous allâmes cette année aux bains de mer de[1]…, village de Picardie, charmant avec ses maisons entassées les unes sur les autres, noires, grises, rouges, blanches, tournées de tous côtés, sans alignement et sans symétrie, comme un tas de coquilles et de cailloux que la vague a poussés sur la côte.

Il y a quelques années personne n’y venait, malgré

  1. Trouville (la désignation géographique est fausse). Voir Correspondances, I, p. XVI, et René Descharmes, Flaubert, p. 68.