Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/513

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mélodies de sa voix, toutes les grâces de son sourire, toutes les beautés de son regard ? Vous dirai-je jamais comme c’était quelque chose à faire mourir d’amour que cette nuit pleine du parfum de la mer, avec ses vagues transparentes, son sable argenté par la lune, cette onde belle et calme, ce ciel resplendissant, et puis, près de moi, cette femme ? toutes les joies de la terre, toutes les voluptés, ce qu’il y a de plus doux, de plus enivrant ? C’était tout le charme d’un rêve avec toutes les jouissances du vrai. Je me laissais entraîner par toutes ces émotions, je m’y avançais plus avant avec une joie insatiable, je m’enivrais à plaisir de ce calme plein de voluptés, de ce regard de femme, de cette voix ; je me plongeais dans mon cœur et j’y trouvais des voluptés infinies. Comme j’étais heureux ! bonheur du crépuscule qui tombe dans la nuit, bonheur qui passe comme la vague expirée, comme le rivage…

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On revint, on descendit, je conduisis Maria jusque chez elle, je ne lui dis pas un mot, j’étais timide ; je la suivais, je rêvais d’elle, du bruit de sa marche et, quand elle fut entrée, je regardai longtemps le mur de sa maison éclairé par les rayons de la lune, je vis sa lumière briller à travers les vitres, et je la regardais de temps en temps, en retournant par la grève ; puis, quand cette lumière eut disparu : elle dort, me dis-je. Et puis tout à coup une pensée vint m’assaillir, pensée de rage et de jalousie. Oh ! non, elle ne dort pas ; et j’eus dans l’âme toutes les tortures d’un damné.

Je pensai à son mari, à cet homme vulgaire et jovial, et les images les plus hideuses vinrent s’offrir devant moi. J’étais comme ces gens qu’on fait mourir de faim dans des cages et entourés des mets les plus exquis.

J’étais seul sur la grève, seul ; Elle ne pensait pas à moi. En regardant cette solitude immense devant moi, et cette autre solitude plus terrible encore, je me mis