Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/522

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regret vers le passé. Tout cela n’est-il pas vrai ? Car moi j’ai subi tous ces amours ; pas tous cependant, car je n’ai pas vécu toutes mes années, et chaque année dans la vie de bien des hommes est marquée par une passion nouvelle, celle des femmes, celle du jeu, des chevaux, des bottes fines, des cannes, des lunettes, des voitures, des places. Que de folies dans un homme ! Oh ! sans contredit l’habit d’un arlequin n’est pas plus varié dans ses nuances que l’esprit humain ne l’est dans ses folies, et tous deux arrivent au même but, celui de se râper l’un et l’autre et de faire rire quelque temps le public pour son argent, le philosophe pour sa science.

— Au récit ! demanda un des auditeurs impassible jusque-là et qui ne quitta sa pipe que pour jeter sur ma digression, qui montait en fumée, la salive de son reproche.

— Je ne sais guère que dire ensuite, car il y a une lacune dans l’histoire, un vers de moins dans l’élégie. Plusieurs temps passèrent donc de la sorte. Au mois de mai, la mère de ces jeunes filles vint en France conduire leur frère. C’était un charmant garçon, blond comme elle et pétillant de gaminerie et d’orgueil britannique.

Leur mère était une femme pâle, maigre et nonchalante. Elle était vêtue de noir ; ses manières et ses paroles, sa tenue avaient un air nonchalant, un peu mollasse, il est vrai, mais qui ressemblait au farniente italien. Tout cela cependant était parfumé de bon goût, reluisant d’un vernis aristocratique. Elle resta un mois en France.

Puis elle repartit et nous vécûmes ainsi comme si tous étaient de la famille, allant toujours ensemble dans nos promenades, nos vacances, nos congés. Nous étions tous frères et sœurs.

Il y avait dans nos rapports de chaque jour tant de grâce et d’effusion, d’intimité et de laisser aller, que