Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, I.djvu/532

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faire ce que tu appelles le bien et le mal ? Sans doute pour qu’on te condamne plus vite, car que saurais-tu faire de bon ? y a-t-il un seul de tes gestes qui ne soit stimulé par l’orgueil ou calculé par l’intérêt ? Toi, libre ! Dès ta naissance, tu es soumis à toutes les infirmités paternelles ; tu reçois, avec le jour, la semence de tous tes vices, de ta stupidité même, de tout ce qui te fera juger le monde, toi-même, tout ce qui t’entoure, d’après ce terme de comparaison, cette mesure que tu as en toi. Tu es né avec un esprit étroit, avec des idées faites ou qu’on te fera sur le bien ou sur le mal. On te dira qu’on doit aimer son père et le soigner dans sa vieillesse : tu feras l’un et l’autre et tu n’avais pas besoin qu’on te l’apprît, n’est-ce pas ? cela est une vertu innée comme le besoin de manger ; tandis que, derrière la montagne où tu es né, on enseignera à ton frère à tuer son père devenu vieux, et il le tuera, car cela, pense-t-il, est naturel, et il n’était pas nécessaire qu’on le lui apprît. On t’élèvera en te disant qu’il faut te garder d’aimer d’un amour charnel ta sœur ou ta mère ; tandis que tu descends comme tous les hommes d’un inceste, car le premier homme et la première femme, eux et leurs enfants, étaient frères et sœurs ; tandis que le soleil se couche sur d’autres peuples qui regardent l’inceste comme une vertu et le fratricide comme un devoir. Es-tu déjà libre des principes d’après lesquels tu gouverneras ta conduite ? Est-ce toi qui présides à ton éducation ? Est-ce toi qui as voulu naître avec un caractère heureux ou triste, phtisique ou robuste, doux ou méchant, moral ou vicieux ?

Mais d’abord pourquoi es-tu né ? est-ce toi qui l’as voulu ? t’a-t-on conseillé là-dessus ? tu es donc né fatalement parce que ton père un jour sera revenu d’une orgie, échauffé par le vin et des propos de débauche, et que ta mère en aura profité, qu’elle aura mis en jeu toutes les ruses de femme poussée par ses instincts