Page:Gustave Flaubert - Œuvres de jeunesse, II.djvu/107

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que sais-je enfin ? Tout ce que tu manges, tout ce que tu dévores, tout ce qui vit et qui meurt, tout ce qui est commencé pour finir, tout cela me fait pitié, tu entends ? Tout cela me fait rire, moi, et d’un rire plus fort que le bruit de ton pied quand il broiera le monde d’un seul coup !

LA MORT.

Qui donc es-tu ?

YUK.

Eh quoi ! Ne m’as-tu donc jamais vu ? Aux funérailles des empereurs, n’était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais les chevaux ? N’est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre et les charognes de loups sous les feuilles des bois ?

Quand tu es entrée dans l’église, et que tu t’es mise à faucher comme ailleurs, vieille vorace que tu es, toi qui manges de la terre et du bronze, n’as-tu pas vu ma main éternelle qui cassait le christ et souillait l’autel ?

Eh quoi ! Quand l’aurore blanchit les vitres au sortir de quelque orgie, quand tu viens boire le vin dans les coupes d’or et essuyer ta bouche aux dents usées avec la nappe de pourpre, n’as-tu pas entendu ma chanson, qui bourdonnait avec les verres qui se brisaient et les mouches à viande qui voltigeaient sur les lèvres bleues des morts ?

Quand tu te baisses jusqu’à terre et que tu te penches pour mieux faucher, n’as-tu rien entrevu à travers l’écroulement des monarchies ? Au milieu des ruines qui tombent, n’as-tu pas entendu le fracas des pyramides qui s’écroulent, une autre ruine au milieu de ces ruines, une voix au milieu de ces voix, une grimace parmi ces figures ?

N’as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le