Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/27

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sous lui, rampent les rois captifs, sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger ; plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux, étant tous aveugles.

Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et lents d’un orgue hydraulique alternent avec les chœurs de voix ; et on sent qu’il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan d’hommes dont les flots battent les murs.

Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à boire, les corbeilles crient sous le poids des pains ; et un dromadaire, chargé d’outres percées, passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles.

Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines ; des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes de neige, qui s’écrasent en tombant contre les claires argenteries. La clameur est si formidable qu’on dirait une tempête, et un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et d’haleines. Quelquefois une flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit comme une étoile qui file.

Le roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les vases sacrés, puis les brise ; et il énumère intérieurement ses flottes, ses armées, ses peuples. Tout à l’heure, par caprice, il brûlera son palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner Dieu.

Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le pénètrent, et il devient Nabuchodonosor.

Aussitôt il est repu de débordements et d’exterminations, et l’envie le prend de se rouler dan la bassesse. D’ailleurs la dégradation de ce qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière encore de les stupéfier ; et comme rien n’est plus vil qu’une bête brute, Antoine se met à quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.

Il sent une douleur à la main, — un caillou, par hasard, l’a blessé, — et il se retrouve devant sa cabane.