Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/31

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La nuit, je pleurais, le visage tourné vers la muraille. Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques d’eau de mer dans les rochers, car, je t’aime ! Oh ! oui ! beaucoup !

Elle lui prend la barbe.

Ris donc, bel ermite ! ris donc ! je suis très gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d’histoires à raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.

Tu n’imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue !

Les onagres sont étendus par terre sans mouvement.

Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d’un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret toujours plié, et galopant toujours. On n’en retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l’empereur Saharil, fils d’Iakhschab, fils d’Iaarab, fils de Kastan. Ah ! s’ils vivaient encore nous les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison ! Mais… comment ?… à quoi songes-tu ?

Elle l’examine.

Ah ! quand tu seras mon mari, je t’habillerai, je te parfumerai, je t’épilerai.

Antoine reste immobile, plus roide qu’un pieu, pâle comme un mort.

Tu as l’air triste ; est-ce de quitter ta cabane ?