Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/355

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


La Foi mettant la main sur la bouche d’Antoine qui veut parler. Tais-toi ! Ne détourne point la tête pour voir l’ombre de ta pensée : au crépuscule du doute elle s’allongerait sans cesse, et tu passerais ta vie, malheureux ! à la voir grandir.

ANTOINE.

Mais d’où cela vient-il ? La Foi. De la science. La Science. Ah ! Tu commences, fille du ciel ? Tu m’exècres donc bien fort ! … mais si la vérité t’est connue, tends-moi la main, car c’est vers la cause aussi que j’aspire, moi, et ne la comprenant point, je ne la nie pas cpendant, tandis que toi tu nies les manifestations qui la témoignent. Tu nies la nature par les miracles, la mort par la résurrection, la liberté par la providence, et la providence par l’intervention directe du seigneur ; tu es la négation, l’étouffement, la haine. Moi, je suis le grand amour inquiet, qui s’avance pas à pas dans ce chemin de l’esprit que tu te plais à bouleverser… patience ! Un temps viendra que les choses seront lavées des malédictions dont tu les couvres, ce qui est obscur resplendira, ce qui est informe se complétera, ce qui semble monstrueux apparaîtra superbe ; j’expliquerai le corps comme l’âme, la matière comme l’esprit, le péché comme la pénitence, le crime comme la vertu, le mal comme le bien, et je rajeunirai sans cesse tandis que tu te courberas vers la décrépitude. En vain pour attirer les coeurs tu voudrais t’embellir par l’alléchement de l’idéal, mais à la fin l’art se détchera de toi, comme un collier dont la corde qui se dénoue est usée, et les goujats riront à voir la nudité de ce squelette qu’on aimait. Alors tu te traîneras sur ta béquille, tu branleras du chef en pleurant, tu marmotteras ta colère, et tu resteras comme une pauvresse à la porte de l’église, tapie dans un coin, perdue dans l’ombre et répétant ta complainte. Frappant à la porte. Recevez-moi ! Ouvrez la porte !