Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/400

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ma figure était belle, mes cheveux pourtant ne descendent point jusqu’à mon dos. Pourquoi donc mes cuisses sont-elles grêles et mes hanches si larges ? Je voudrais sur la poitrine avoir du poil comme les satyres. Oh ! Si j’étais femme, que je palperais mes seins charnus ! J’ai passé toute la nuit à regarder ma chair. Il me semble toujours que dans les plis de mon corps va se découvrir peut-être un sexe inattendu… viens, viens, toi que je ne sais pas ! Cherche sur moi, fais attention. Je t’aimerai, sous ta lèvre douce écloront les félicités inconnues qui me tiennent en angoisse. Les Pygmées. Petits bonshommes, nous grouillons sur la terre comme la vermine sur le dos d’un gueux ; nous avons chaud, nous nous tassons, nous pullulons, nous engendrons ; notre race est éternelle. On a beau nous détruire, nous écraser sous l’ongle, nous brûler, nous noyer dans l’eau, nous abattre à coups de rotin, nous reparaissons continuellement, toujours plus vivaces et plus nombreux, terribles par la quantité. Notre empire est superbe ; avec bonne chance on y fait fortune, avec un caractère on s’y trouve heureux. Nous avons des penseurs, des vidangeurs, des courtisanes, des naturalistes et des chapeliers ; on sort et l’on rentre, on s’attable et l’on rit, on se couche, on se chamaille, et l’on s’aime ; on a des idées, on raisonne, on s’exalte ; les coquilles de noix traversent le ruisseau, les matelots sont pâles, car la tempête est affreuse ; les chasseurs, dans l’herbe, font la chasse aux puces ; et sous l’arbre qui nous abrite, des révolutions se passent, sans troubler le moineau qui chante dans son feuillage ni les fourmis qui se traînent sur son écorce. Vois-tu nos maisons, nos ponts, nos aqueducs, nos régiments, nos forums ? Vois-tu à la classe les marmots pygmées qui étudient, les maîtres pygmées qui braillent, les petits livres, les petites plumes ? Vois-tu les pygmées-poètes cantant les pygmées-rois, et les pygmées-voleurs, les pygmées-dédaigneux et les pygmées-sombres, les pygmées-médecins qui vont voir les pygmées-malades ? Ils leur tâtent le pouls, ils s’assoient, le malade tire la langue, le médecin roule des yeux, il pose un linge, donne une pilule, puis fait la conversation avec les parents, puis il se lève et reçoit une petite pièce d’argent qu’il fourre dans sa petite poche, pour faire bouillir son petit pot-au-feu. Cependant le petit malade regarde, d’un air triste, partir son petit médecin ; il vient un petit prêtre, et le petit malade crève, et le petit médecin dîne. Alors on fait un petit coffre, on répand de petites larmes, et avec une petite pompe, on va, dans un petit coin de terre, mettre pourrir la petite charogne.