Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/428

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Pourquoi veillé-je ? D’où vient que je fais ce que je fais, que je suis ce que je suis ? J’aurais pu être autre chose. Si j’étais né un autre homme par exemple, j’aurais eu une autre vie, et alors rien de la mienne ne m’eût été connu, de même que je ne connais rien de celle-là que jen’ai pas. Si j’étais arbre par exemple, je porterais des fruits, j’aurais un feuillage, des oiseaux, je serais vert ; oui, tout aussi bien j’aurais pu être arbre, ou caillou, ou le cochon, ou n’importe quoi. Pourquoi n’est-ce pas le cochon qui est moi ? Pourquoi moi ne suis-je pas lui ? D’où vient que nous sommes-là tous les deux, et qu’il y a des hommes, une terre, des saisons, des montagnes, des plaines ? Pourquoi y a-t-il quelque chose ? Quand je pense qu’on naît, qu’on meurt, qu’on se réjouit, qu’on s’afflige, qu’il y a des maris couchés avec leur femme et des gens qui rient à table, que l’on travaille à toutes sortes de métiers, et qu’on est très occupé, qu’on a des mines sérieuses ! … comme c’est bête ! Comme c’est bête ! Le Cochon. Plus je vais, plus je suis dégoûté de ma nourriture et vexé de n’en avoir pas d’autre.

ANTOINE.

Et moi donc ! Avec mes mortifications, mes oraisons, mon cilice, mes paniers, ma cabane, mon cochon, mon chapelet, ne suis-je pas plus pitoyable et plus bête encore ? à quoi tout ça mène-t-il ? à qui est-ce utile ? Pas à moi, toujours ! Ah ! Que je m’ennuie ! Que je souffre ! Je me déteste, je voudrais me battre ; si je pouvais, je m’étoufferais. Quel triste imbécile je suis ! J’ai besoin de jurer comme les soldats, je m’en vais me rouler par terre et crier tout haut en me déchirant la figure avec les ongles, je veux mordre ! … mais je n’aurai donc jamais quelque chose à empoigner dans les mains et à mettre en morceaux ? Il y a longtemps que je contiens tout… sors donc ! Sors donc ! Volez cheveux de ma chevelure, et la peau avec, et la tête après, et le coeur aussi ! Il s’arrache les cheveux, frappe du pied, se donne des coups, il sanglote, balbutie. Le Cochon. Je m’embête à outrance ; j’aimerais mieux me voir réduit en jambons et pendu par les jarrets aux crocs des charcutiers. Le cochon, se jetant à plat ventre, s’enfonce le groin dans le sol