Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/437

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fait craquer ses limites et déborde au dehors ; il y a sur le gazon des ossements jaunes, et l’on sent aux alentours une vague odeur de charogne. La Luxure revient et, passant encore sa mine par-dessus l’épaule de la mort, regarde Antoine avec des yeux tendres. C’est parce qu’il étouffe, ton pauvre coeur ! Donne-lui de l’air ; il a besoin, comme les malades, du large parfum des bois et des verdoiements qui font revivre. Pourquoi, tel qu’un homme possédé d’avarice, as-tu enfoui dans un trou les trésors de toi-même ? Te voilà dénudé maintenant, et misérable tout à fait, tandis que tu aurais pu avoir les plaisirs qui raccourcissent le temps, les joies qui rendent heureux, toutes les délectations de la vie. Quand l’époux rentre chez lui et qu’il aperçoit de loin sa maison, il se sent remuer les entrailles, en pensant à la soupe qui fume, à ses enfants qui jouent, à sa bonne petite femme qui l’attend ; mais toi, tu n’as jamais rien eu, ni un baiser sur les lèvres, ni la sympathie de personne, ni même l’effusion passagère d’un camarade de taverne, tu n’es donc pas bon : si tu étais bon, tu voudrais aimer. Cependant tes yeux plus d’une fois se sont mouillés de tendresse en caressant un chien, tu t’attristes dans ta solitude lorsque tu songes à tous ceux qui, dispersés sur la terre, auraient pu être tes amis, et même tu te réjouis pour les plantes quand il va tomber de l’eau. Te souviens-tu, quand tu étais petit, ta mère, le soir, te prenait sur ses genoux pour te faire dire ta prière, en te tournant vers une image du bon Dieu qui était accrochéeà la muraille ; c’était un grand vieillard accoudé sur les nuages, avec une barbe blanche. Elle te disait les mots, tu répétais ; le soleil couchant passait par le haut de la fenêtre, ça faisait sur les dalles de longues lignes minces. à cette heure-là les ânes sortaient du moulin, et comme ils restaient un instant dehors en attendant leurs maîtres, ils se mettaient à brouter l’herbe au pied des murs, et de temps à autre, par intervalles, ils secouaient les grelots de leurs colliers ; sur la route, au loin, tourbillonnait une poussière d’or… il y avait des voyageurs qui passaient, tu ne priais plus, ta mère te reprenait, et tu recommençais sans cesse. La Mort. Où sont-elles maintenant toutes les femmes qui furent aimées, celles qui mettaient des anneaux d’or pour plaire à leurs maris, les vierges aux joues roses qui brodaient des tisus, et les reines