Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/556

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ANTOINE

se passe la main sur le visage, promène un regard effaré de tous côtés, puis, l’arrêtant sur Apollonius : va-t’en ! Va-t’en ! Va-t’en, maudit ! Retourne en enfer !

Apollonius exaspéré.

J’en arrive, j’en suis sorti pour t’y conduire ! Les cuves de nitre bouillonnent, les charbons flambent, les dents d’acier claquent, et les ombres se pressent aux soupiraux pour te voir passer.

ANTOINE

s’arrachant les cheveux.

Moi ! Grand dieu ! L’enfer pour moi !

L’Orgueil surgissant derrière saint Antoine et lui mettant la main sur l’épaule.

Allons donc ! Un saint ! Est-ce possible ?

Damis avec des gestes engageants.

Voyons, bon ermite ! Cher saint Antoine ! Homme pur ! Homme illustre ! Homme qu’on ne saurait assez louer ! Ne vous effrayez pas, cela tient à sa manière de dire exagérée ! C’est une façon qu’il a prise aux orientaux, mais il est bon, il est saint, il peut… Damis s’arrête, et saint Antoine regarde Apollonius qui se met à dire d’une voix véhémente et suave tout ensemble : mais, plus loin que tous les mondes, au delà des cieux, par-dessus toutes les formes, rayonne le monde impénétrable et inaccessible des idées, tout plein du verbe. Nous en partirons, nous franchirons d’un saut l’immense espace, et tu saisiras dans son infinité l’éternel, l’être !… allons ! En marche ! Donne-moi la main !

Et la terre, tout à coup se creusant en entonnoir, fait un large abîme. Apollonius grandit, grandit.

Des nuages couleur de sang