Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/574

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La femme à genoux sanglote et l’autre femme reprend : as-tu mis l’onguent de Délos dans les boîtes de plomb, et mes sandales de patara dans le sachet à poudre d’iris ?

Lampito.

Oui, maîtresse ! Voici encore la lysimachia pour les cheveux, les pattes de mouches pour les sourcils, les racines d’acanthe pour le visage.

La Courtisane.

Cache au fond, sous mes robes de Sybaris, les planchettes de sapin qui resserrent la taille, n’oublie pas le calcul d’onagre que m’a vendu le mage, ni l’ecbolada d’égypte qui prévient les accouchements.

Lampito.

Ah ! Maîtresse, je ne te reverrai donc plus.

Elle pleure.

Saint Antoine se voit lui-même, voit un autre saint Antoine dans la rue, devant la maison de la courtisane.

La Courtisane.

Mets encore tout ce que j’ai de nard, de rhodinum, de safran, -et d’huiles d’amandes surtout ; car là-bas, m’a-t-on dit, elles sont mauvaises.

Puisqu’il m’aime depuis ce jour où il s’aperçut, au réveil, que sa barbe sentait bon, pour avoir dormi la figure sur ma poitrine, je dois faire que mon corps transpire de molles odeurs.

Lampito.

Il est donc bien riche, ô maîtresse, ce roi de Pergame ?

La Courtisane.

Oui, Lampito, il est riche ! Et je ne veux pas, quand je serai vieille, mendier chez mes amants d’autrefois, ou devenir la complaisante des matelots. Dans cinq ans, dans dix ans, j’aurai beaucoup d’argent, Lampito ! Je reviendrai, - et si je ne puis, comme Lamia, bâtir un portique à Sicyone, ou, comme Cleiné la joueuse de flûte, peupler le Péloponèse de mes statues d’airain, j’aurai (du moins je l’espère) de quoi nourrir de gâteaux carthaginois mon roquet de Syracuse. - je prendrai un train de maison