Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/623

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réjouir quand on voit le hérisson. La manière licite d’éteindre la lumière est de faire du vent avec sa main. On rince trois fois le vêtement des morts.

C’est du bras gauche seulement qu’il faut tenir les branches de grenadier… sa voix s’éteint dans une espèce de bredouillement stupide. Des beuglements se rapprochent : un boeuf paraît, noir, avec les poils de la queue doubles, un triangle blanc sur le front et la marque d’un aigle sur le dos. Sa housse de pourpre est déchirée, il boite de la cuisse gauche.

Apis.

Où sont mes prêtres chaussés de byblos, qui brossaient mon poil, en chantant, sur un air lent, des paroles sacrées ?

ANTOINE

riant.

Ah ! Ah ! Quelle sottise !

LE DIABLE.

C’est un dieu qui pleure ! écoute !

Apis.

Du côté de la Lybie, j’ai vu le Sphinx qui fuyait : il galopait comme un chacal. Les crocodiles ont laissé tomber au fond des lacs les pendants d’oreilles qu’ils portaient à la gueule. Les dieux à tête d’épervier ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le ciel bleu passe tout seul sous la porte peinte des temples vides.

Où irai-je ? J’ai brouté l’égypte jusqu’au dernier brin d’herbe. Je me traîne au bord du fleuve, je soffre de plus en plus à la blessure que m’a faite Cambyse.

Ls filles des pharaons se faisaient ensépulturer dans des coffres taillés à mon image, et Sérapis ne s’ouvrait que pour recevoir ma momie. Mais, quand un rayon de soleil avait fécondé la génisse, on accourait me prendre dans mon herbage. Des processions me conduisaient, les castagnettes sonnaient dans les blés, le cistre grinçait sur les bateaux ; et du désert, du rivage, de la plaine et des montagnes, l’égypte accourant se prosternait autour de moi.

J’étais Oiris ! J’étais dieu ! J’étais le démiurge apparu, l’âme incarnée, le grand-tout qui se faisait visible, pacifiqe et beau !

Il s’arrête, en reniflant.