Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/628

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Elle crie : oui, oui !… au pied de mes images, mes couronnes d’astérion s’effeuillent. La main de la Ménade a déchiré mon voile en pièces, les cent boeufs d’Argos ont perdu leurs guirlandes et, telle qu’une harangère des ports, ma prêtresse oublieuse se gorge de poissons frits. ô vertu de la pudeur, voilà la courtisane aux joues fardées qui touche à mes autels !

Minerve avec son grand casque flanqué du sphinx, l’égide aux cailles d’or, et couverte d’un peplos qui lui descend jusqu’aux pieds. Elle marche, en se tenant le front dans la main.

Je chancelle ! Je n’ai pas dansé pourtant, je n’ai point aimé, je n’ai point bu. Quand les muses chantaient, quand Bacchus s’enivrait, quand Vénus, avec tous les dieux, s’abandonnait aux amours, régulatrice travailleuse je restais seule à ma tâche : je méditais les lois, je préparais la victoire, j’étudiais les plantes, les pays, les âmes ; j’allais partout, visitant les héros, j’étais la prévoyance, l’invincible lumière, l’énergie même du grand Zeus.

De quel rivage souffle ce vent qui me trouble la tête ? Dans quel bain de magicienne a-t-on plongé mon corps ? Sont-ce les sucs de Médée, ou les onguents de Circé la lascive ? Mon coeur défaille, je vais mourir.

Mars très pâle.

J’ai peur comme un esclave en fuite, je me cache dans les ravins. Pour mieux courir, j’ai défait ma cuirasse, j’ai retiré mes jambars, j’ai jeté mon épée, j’ai abandonné ma lance.

Il se regarde les mains.

N’ai-je plus de sang dans les veines, que mes mains sont si blanches ? Ah ! Comme je bouffissais mes joues dans les trompettes d’airain ! Comme je pressais entre mes cuisses nerveuses mes étalons à large croupe ! Les panaches rouges, se tordant, brillaient au soleil ; les rois, la tête haute, s’avançaient hors des tentes et les deux armées faisaient un grand cercle pour les voir.

Je pense à Théro ma nourrice, à Bellone ma compagne, à mes saliens qui dansaient d’un pas lourd, en frappant sur leurs boucliers, et je me sens plus triste que ce soir de ma jeunesse, où, blessé par Diomède, je suis remonté dans l’Olympe me plaindre à Jupiter.