Page:Gustave Flaubert - La Tentation de Saint-Antoine.djvu/649

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


seigneur lui-même. Allns ! Lève la tête ! Pose-toi en face de Dieu ! Dédaigne tout ! Aucun triomphe ne vaut la joie d’en rire, et il y a quelque chose qui dépasse les sommets les plus hauts, c’est de les mépriser parce qu’ils se trouvent trop bas ! Nourris égoïstement ce plaisir farouche ! Gratte ta plaie !

Adore-toi !

ANTOINE.

Je m’abaisserai, seigneur ! Je courberai dans la poussière mon front et mon orgueil. Je veux me tenir devant toi continuellement comme un bélier sur l’autel, comme un holocauste qui fume.

Alors LE DIABLE écarte d’un geste tous les péchés et, s’avançant courbé vers saint Antoine : oui ! Repousse-les ! Elles sont vieilles et tu n’as plus besoin d’elles pour venir à moi ! Ne vois-tu pas quel désir du mal fait haleter les hommes à ma poursuite, depuis le commencement du monde ? Mais nous nous touchons, maintenant je les étreins. Le souffle que j’exhale est l’atmosphère de leurs ensées, et moi qui les perdais par le corps, je les perds par l’esprit. Un vertige nouveau pousse à l’abîme l’humanité rassasiée ! Entends-tu les civilisations pourries craquer dans les ténèbres, comme des palais qui s’écroulent ? Les dieux sont morts, Babel recommence ! Le mal enfin triomphe, et, par toutes les voix, il entonne, dans l’immensité vaincue, l’hosanna formidable de son apothéose !… veux-tu qu’il passe en toi ?… veux-tu te repaître de sa beauté infinie ?… veux-tu devenir le diable ?

ANTOINE

priant.

Ah ! Miséricorde ! Miséricorde ! Béni ton nom !

Bénies tes oeuvres et que bénie soit ta colère ! Je ne cherch pas à te comprendre, mais à t’aimer ; je ne désire pas vivre, je ne veux pas mourir. ô sante vierge ! ô Jésus ! ô saint-esprit. Miséricorde !

Miséricorde !

Alors le ciel se déchire, et des nuages se repliant sur eux-mêmes largement, découvrent le soleil qui apparaît au milieu, un immense soleil couleur d’or avec de grands rayons obliques et qui passent, entre les bouffissures des nuées, comme les cordons d’un tabernacle entr’ouvert. Il frappe en plein le visage de saint Antoin. Le diable baisse la tête ; les péchés, livides et tout en sueur, râlent d’épuisement.