Page:Guy de Maupassant - Notre Cœur.djvu/208

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Lui, il la regardait, et il pensait : « Voilà donc l’amour qu’elle a pour moi ! » Pour la première fois, une espèce de haine de mâle déçu le soulevait contre elle, contre ce visage, contre cette âme insaisissable, contre ce corps de femme si fuyant et tant poursuivi.

« Elle prétend qu’elle a froid, » se disait-il. Elle a froid seulement parce que je suis là. S’il s’agissait d’une partie de plaisir, d’un de ces imbéciles caprices qui agitent l’inutile existence de ces futiles créatures, elle braverait tout, et risquerait sa vie. Est-ce que pour montrer ses toilettes elle ne sort pas en voiture découverte par les plus grands froids ? Ah ! c’est ainsi qu’elles sont toutes, à présent.

Il la regardait, si calme en face de lui. Et il savait que dans ce front, dans ce petit front adoré, il y avait une envie, l’envie de ne pas prolonger ce tête-à-tête qui devenait trop pénible.

Était-il vrai qu’il eût existé, qu’il existait encore des femmes passionnées, que l’émotion secoue, qui souffrent, pleurent, se donnent avec transport, enlacent, étreignent et gémissent, qui aiment avec leur chair autant qu’avec leur âme, avec la bouche qui parle et les yeux qui regardent, avec le cœur qui palpite et la main qui caresse, des femmes qui bravent tout parce qu’elles aiment, et vont, le jour ou la nuit, surveillées et menacées, intrépides et palpitantes, vers celui qui les prend en ses bras, folles de bonheur et défaillantes.