Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le premier gros chagrin de son existence.

Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre de sa mère, criant par toute la maison : « Papa, papa ! maman veut bien ; fais atteler. »

Le déluge ne s’apaisait point ; on eût dit même qu’il redoublait quand la calèche s’avança devant la porte.

Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit l’escalier, soutenue d’un côté par son mari, et, de l’autre par une grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C’était une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien qu’elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde fille, car elle avait été la sœur de lait de Jeanne. Elle s’appelait Rosalie.

Sa principale fonction consistait d’ailleurs à guider les pas de sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d’une hypertrophie du cœur dont elle se plaignait sans cesse.

La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel, regarda la cour où l’eau ruisselait et murmura : « Ce n’est vraiment pas raisonnable. »

Son mari, toujours souriant, répondit : « C’est vous qui l’avez voulu, madame Adélaïde. »

Comme elle portait ce nom pompeux d’Adélaïde, il le faisait toujours précéder de « madame » avec un certain air de respect un peu moqueur.

Puis elle se remit en marche et monta péniblement