Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/103

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enfant qui danse à la corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien que mon fusil en échappa et roula jusqu’au gros châtaignier là-bas.

Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il était mort. »

Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce crime. Jeanne demanda : « Et l’assassin ? »

Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit : « Il a gagné la montagne. C’est mon frère qui l’a tué, l’an suivant. Vous savez bien, mon frère, Philippi Palabretti, le bandit. »

Jeanne frissonna : « Votre frère ? un bandit ? »

Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l’œil. « Oui, Madame, c’était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, lorsqu’ils ont été cernés dans le Niolo, après six jours de lutte, et qu’ils allaient périr de faim. »

Puis il ajouta, d’un air résigné : « C’est le pays qui veut ça, » du même ton qu’il prenait pour dire : « C’est l’air du Val qui est fraîche. »

Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle les eût connus depuis vingt ans.

Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore, entre les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu’elle avait ressentie sur la mousse de la fontaine ?

Lorsqu’ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite ; et ce fut sa première nuit d’amour.

Et, le lendemain, à l’heure de partir, elle ne se décidait plus à quitter cette humble maison où il lui sem-