Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/117

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ment. Ses mains n’étaient plus soignées ; et il buvait, après chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac.

Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait répondu si brusquement : « Tu vas me laisser tranquille, n’est-ce pas ? » qu’elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils.

Elle avait pris son parti de ces changements d’une façon qui l’étonnait elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont l’âme et le cœur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se demandant d’où venait qu’après s’être rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque aussi inconnus l’un à l’autre que s’ils n’avaient pas dormi côte à côte.

Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon ? Était-ce ainsi, la vie ? S’étaient-ils trompés ? N’y avait-il plus rien pour elle dans l’avenir ?

Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être eût-elle beaucoup souffert ?

Il était convenu qu’après le jour de l’an les nouveaux mariés resteraient seuls ; et que père et petite mère retourneraient passer quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là, ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s’installer, de s’habituer et de se plaire aux lieux où allait s’écouler toute leur vie. Ils avaient quelques voisins d’ailleurs, à qui Julien présenterait sa femme. C’étaient les Briseville, les Coutelier et les Fourville.

Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce qu’il avait été impossible