Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/13

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de ma ferme d’Életot. Je l’ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons souvent désormais. »

Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement dans sa poche.

C’était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle tarissait l’argent dans leurs mains comme le soleil tarit l’eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment ? Personne n’en savait rien. À tout moment l’un d’eux disait : « Je ne sais comment cela s’est fait, j’ai dépensé cent francs aujourd’hui sans rien acheter de gros. »

Cette facilité de donner était du reste un des grands bonheurs de leur vie ; et ils s’entendaient sur ce point d’une façon superbe et touchante.

Jeanne demanda : « Est-ce beau, maintenant, mon château ? »

Le baron répondit gaiement : « Tu verras, fillette. »

Mais peu à peu la violence de l’averse diminuait ; puis ce ne fut plus qu’une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La voûte des nuées semblait s’élever, blanchir ; et soudain, par un trou qu’on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur les prairies.