Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/186

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s’oblige, entre gens, on se r’trouve toujours plus tard ; et on se r’vaut ça. Mais m’sieu Julien m’a v’nu trouver ; et c’n’était pu qu’quinze cents. J’mai dit : « Faut savoir, » et j’suis v’nu. C’est pas pour dire, j’avais confiance, mais j’voulais savoir. I n’est qu’les bons comptes qui font les bons amis, pas vrai, m’sieu l’baron »…

Il fallut l’arrêter ; le baron demanda :

— Quand voulez-vous conclure le mariage ?

Alors l’homme redevint brusquement timide, plein d’embarras. Il finit par dire, en hésitant : « J’frons-ti point d’abord un p’tit papier ? »

Le baron, cette fois, se fâcha : « Mais nom d’un chien ! puisque vous aurez le contrat de mariage. C’est là le meilleur des papiers. »

Le paysan s’obstinait : « En attendant, j’pourrions ben en faire un bout tout d’même, ça nuit toujours pas. »

Le baron se leva pour en finir : « Répondez oui ou non, et tout de suite. Si vous ne voulez plus, dites-le, j’ai un autre prétendant. »

Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida, tendit la main comme après l’achat d’une vache : « Topez-là, m’sieu l’baron, c’est fait. Couillon qui s’en dédit. »

Le baron topa, puis cria : « Ludivine ! » La cuisinière montra la tête à la fenêtre : « Apportez une bouteille de vin. » On trinqua pour arroser l’affaire conclue. — Et le gars partit d’un pied plus allègre.

On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un lundi matin.