Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/24

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pas rythmé du marcheur, sûre qu’il allait s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.

Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception. Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit à sa démence.

Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d’une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir, échafaudant son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l’herbe entre le platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d’un œil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la mer. L’air devenait plus frais. Vers l’Orient, l’horizon pâlissait. Un coq chanta dans la ferme de droite ; d’autres répondirent dans la ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers la cloison des poulaillers ; et dans l’immense voûte du ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.

Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements, timides d’abord, sortirent des feuilles ; puis ils s’enhardirent, devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre en arbre.

Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté ; et, levant la tête qu’elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le resplendissement de l’aurore.

Une montagne de nuages empourprés, cachés en