Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/286

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


dans le cabinet d’un homme d’affaires, il roula sur le parquet, frappé d’une attaque d’apoplexie.

Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.

Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était plutôt de l’engourdissement que du désespoir.

L’abbé Tolbiac refusa au corps l’entrée de l’église, malgré les supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit tombante, sans cérémonie aucune.

Paul connut l’événement par un des agents liquidateurs de sa faillite. Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s’excuser de n’être point venu, ayant appris trop tard le malheur. « D’ailleurs, maintenant que tu m’as tiré d’affaire, ma chère maman, je rentre en France, et je t’embrasserai bientôt. »

Jeanne vivait dans un tel affaissement d’esprit qu’elle semblait ne plus rien comprendre.

Et vers la fin de l’hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans, eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine ; et elle expira doucement en balbutiant : « Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au bon Dieu qu’il ait pitié de toi. »

Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et, comme elle s’affaissait avec l’envie au cœur de mourir aussi, de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit dans ses bras et l’emporta comme elle eût fait d’un petit enfant.

En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par cette campagnarde