Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/291

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Et Rosalie, d’un ton brusque : « Pour sûr, Madame, que j’ai pris mes dispositions pour ça. »

Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps.

Jeanne, malgré elle, se remettait à comparer leurs existences, mais sans amertume au cœur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. Elle dit :

— Ton mari, comment a-t-il été pour toi ?

— Oh ! c’était un brave homme, Madame, et pas feignant, qui a su amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine.

Alors Jeanne, s’asseyant sur son lit, envahie d’un besoin de savoir : « Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera du bien, aujourd’hui. »

Et Rosalie, approchant une chaise, s’assit et se mit à parler d’elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à peu, en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer : « Oh ! j’ai du bien au soleil, aujourd’hui. Je ne crains rien. » Puis elle se troubla encore et reprit plus bas : « C’est à vous que je dois ça tout de même : aussi vous savez que je n’veux pas de gages. Ah ! mais non ? Ah ! mais non ! Et puis, si vous n’voulez point, je m’en vas. »

Jeanne reprit : « Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien ? »

— Ah ! mais que oui, Madame. De l’argent ! Vous me donneriez de l’argent ! Mais j’en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c’qui vous reste avec tous vos gribouillis d’hypothèques et d’empruntages, et d’intérêts qui n’sont pas payés et qui s’augmentent