Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/313

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Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux, devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils, qui ne l’avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure, l’heure où la vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au désir d’étreindre son enfant, faiblirait, accorderait tout.

Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette créature déchirait son cœur. Elle répétait : « Il ne m’aime pas. Il ne m’aime pas. »

Rosalie entra. Jeanne balbutia : « Il veut l’épouser maintenant. »

La bonne eut un sursaut : « Oh ! Madame, vous ne permettrez pas ça. M. Paul ne va pas ramasser cette traînée. »

Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit : « Ça, jamais, ma fille. Et, puisqu’il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous verrons laquelle de nous deux l’emportera. »

Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.

Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de campagne, elle s’écria : « Vous n’avez seulement rien à vous mettre sur le dos. Je ne vous permettrai pas d’aller comme ça. Vous feriez honte à tout le monde ; et les dames de Paris vous regarderaient comme une servante. »

Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts qui fut confiée à la couturière du bourg.