Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/57

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enfoncée jusqu’au nez, il suivit son état-major en surplis en se dirigeant vers la mer.

Sur la plage une foule attendait autour d’une barque neuve enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom Jeanne apparaissait en lettres d’or, à l’arrière.

Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l’argent du baron, s’avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d’un même mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures ; et une rangée de dévotes, encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des épaules, s’agenouillèrent en cercle à l’aspect de la croix.

Le curé, entre les deux enfants de chœur, s’en vint à l’un des bouts de l’embarcation, tandis qu’à l’autre, les trois vieux chantres, crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l’air grave, l’œil sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la claire matinée.

Chaque fois qu’ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait son mugissement ; et dans l’enflure de ses joues pleines de vent ses petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du cou, semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en soufflant.

La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant des courbes dans le ciel bleu, s’éloignaient,