Page:Guy de Maupassant - Une vie.djvu/91

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Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont, et, d’une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés dans les bourrasques, il dit à Jeanne :

— La sentez-vous, cette gueuse-là ?

Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, d’arômes sauvages.

Le capitaine reprit :

— C’est la Corse qui fleure comme ça, Madame ; c’est son odeur de jolie femme, à elle. Après vingt ans d’absence, je la reconnaîtrais à cinq milles au large. J’en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il, de l’odeur de son pays. Il est de ma famille.

Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à travers l’Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.

Jeanne fut tellement émue qu’elle faillit pleurer.

Puis le marin tendit le bras vers l’horizon : « Les Sanguinaires ! » dit-il.

Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.

Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et tranquille, entouré d’un peuple de hauts sommets dont les pentes basses semblaient couvertes de mousses.

Le capitaine indiqua cette verdure : « Le mâquis. »

À mesure qu’on avançait, le cercle des monts semblait se refermer derrière le bâtiment qui nageait avec