Page:Hetzel - Le Diable a Paris - tome 1 (1845).djvu/80

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Étrange dérision ! vous êtes du monde, et vous ne savez pas qu’au sein de votre petit monde terrestre, vous devenez un monstre et un non-sens, dès que vous vous isolez de la race humaine dans le moindre de ses membres ? Vous êtes du monde, et vous ne savez pas qu’il y a un monde céleste et infini au milieu duquel vous vous agitez sans but et sans fruit, en contradiction que vous êtes avec toutes ses lois divines et naturelles ? Vous êtes du monde, et vous ne savez pas que votre devoir est de travailler comme homme, comme créature de Dieu, à transformer ce monde par le travail, par la religion, par l’amour, au lieu d’y perpétuer le mensonge et le forfait de l’inégalité ? Non, vous n’êtes pas homme du monde ! car vous ne connaissez ni le monde ni l’homme.

Suis-les, lutin investigateur ; monte dans leur carrosse, et entre avec eux dans ces hôtels, dans ces salons où brille et sourit froidement ce qu’ils appellent leur monde. Je suppose que, de la région céleste où tu déployais ton vol, tu fusses tombé tout à coup au milieu d’un bal aristocratique, sans avoir eu le temps de jeter un regard sur les plaies de la pauvreté : le spectacle qui se fût déployé alors sous tes yeux t’eût fait croire à l’âge d’or de nos poëtes. Si tu n’avais pas eu la faculté surnaturelle de plonger dans les cœurs, et d’y lire l’ennui, le dégoût, la crainte, les souffrances de l’amour-propre, les rivalités, l’ambition, l’envie, toutes ces mauvaises passions, tous ces remords mal étouffés, toutes ces appréhensions de l’avenir, toute cette peur de la vengeance populaire, qui expient le crime de la richesse ; si, enfin, tu t’étais arrêté à la surface, n’aurais-tu pas cru contempler une fête véritable, et assister à la communion des membres de la famille humaine, au sein des joies conquises par le travail, par les arts et par les sciences ? Car, en vérité, toutes ces joies sont légitimes en elles-mêmes. Ces palais, ces buissons de fleurs au milieu des glaces de l’hiver, ces jets d’eau qui reflètent la lumière des lustres, ces globes de feu qui effacent l’éclat du jour, ces tentures de velours et de moire, ces ornements où l’or brille sur tous les lambris, ces parquets où le pied vole plutôt qu’il ne marche, cette douce chaleur qui transforme l’atmosphère et neutralise la rigueur des saisons, tout ce bien-être… c’est l’œuvre du travail intelligent ; et ce n’est pas seulement pour l’homme un droit, mais un devoir résultant de son organisation inventive et productive, que de créer à la famille hu-