Page:Hetzel - Le Diable a Paris - tome 1 (1845).djvu/82

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inutile à conseiller, lutin, et encore plus inutile à entreprendre sans lumière et sans doctrine. Un élan nouveau et subit de l’aumône catholique ne remédierait à rien, pas plus que certains essais de transaction pratique entre l’exploitateur et le producteur, conseillés aujourd’hui par les prétendues intelligences du siècle. L’aumône, comme la transaction, ne sert qu’à consacrer l’abandon du principe sacré et imprescriptible de l’égalité. Ce sont des inventions étroites et grossières, au moyen desquelles on apaise hypocritement sa propre conscience, tout en perpétuant la mendicité, c’est-à-dire l’abjection et l’immoralité de l’homme ; tout en prolongeant l’inégalité, c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par l’homme. La doctrine est faussée par ces tentatives ; il faut une autre science, basée sur la doctrine. Mais ce n’est pas toi, Flammèche, qui aideras à la chercher ; et je ne suppose pas que ton Roi des Enfers, à moins qu’il ne soit l’ange méconnu que j’ai rêvé et dépeint quelque part, s’y intéresse véritablement. Tel que tu nous l’as montré, spirituel railleur, à moins que tu ne te sois joué de nous, le souverain qui t’a dépêché vers nous est un bon diable, blasé dans ses émotions, et curieux plutôt qu’amoureux de nos nouveautés philosophiques. Je laisserai donc à d’autres le soin de l’amuser ; je ne me sens pas divertissant, et je t’ai promis de répondre seulement à une question formulée, je crois, à peu près ainsi : Pourquoi n’aimes-tu pas Paris, le berceau de ton être intellectuel et moral, le milieu où ton existence gravite mêlée à celle de tes semblables ? Je t’ai répondu : Je hais Paris, parce que c’est la ville du luxe et de la misère, en première ligne. Je ne m’y amuse point, parce que je n’y vois rien que de triste et de révoltant. Je ne saurais m’y plaire, parce que je rêve le règne de l’égalité, et que je vois ici le spectacle et la consécration insolente et cynique de l’inégalité poussée à l’extrême. J’ai les tristesses d’un philosophe, bien que je sois un pauvre philosophe. J’ai les besoins d’un poëte, bien que je sois un poëte fort mince. Mais, si petit que l’on soit, on peut grandement souffrir, et ce que mes yeux voient ne porte pas la joie dans mon cœur ni l’enivrement dans mon cerveau. Deux ou trois fois dans ma vie, je me suis glissé en clignotant, comme tu pourrais le faire, dans ce monde qui se croit si beau. J’ai vu des lumières qui m’ont donné la migraine, des murs habillés de pourpre et d’or comme des cardinaux, des femmes couronnées, demi-nues comme des bacchantes, des