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ABAILARD


sacrifiaient toute passion individuelle à l’intérêt de l’Église et à l’œuvre du salut. C’étaient des jésuites austères et altiers. Le Paraclet était comme une tribu libre qui campait dans les champs, retenue par le seul lien du plaisir d’apprendre et d’admirer, de chercher la vérité au spectacle de la nature, voyant dans la religion une science et un sentiment, non une institution et une cause. C’était quelque chose comme les solitaires de Port-Royal, moins l’esprit de secte et les doctrines du stoïcisme[1]. »

Deux institutions aussi opposées et aussi voisines ne devaient pas manquer d’être rivales ou même ennemies. Ce qui est certain, c’est qu’Abailard se sentit menacé. De tout temps enclin à l’inquiétude, ses malheurs l’avaient rendu craintif. Pendant les derniers jours qu’il passa au Paraclet, il s’attendait incessamment à être traîné devant un concile comme hérétique. Tout était pour lui l’éclair annonçant la foudre. Quelquefois il tombait dans un désespoir si violent, qu’il formait le projet de fuir les pays catholiques, de se retirer chez les idolâtres, et d’aller vivre en chrétien parmi les ennemis du Christ. Il espérait là plus de charité ou plus d’oubli[2]. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’il quitta le Paraclet, pour se réfugier au fond de la Bretagne. Là il choisit pour lieu de retraite l’antique monastère de Saint-Guildas de Rhuys, dont on voit encore les ruines sur un promontoire qui s’étend le long de la baie et des lagunes du Morbihan, au sommet de rochers battus à leur pied par les flots de l’Océan. Abailard devint abbé de ce monastère. C’est là probablement qu’il écrivit son Sic et Non (le Oui et le Non), livre singulier, publié pour la première fois par M. Cousin, sur deux manuscrits du quatorzième siècle (découverts l’un à Tours, et l’autre à Avranches), que nous fûmes, en 1835, chargé de collationner. C’est un recueil de passages extraits des Pères de l’Église, et qui disent le pour et le contre sur les principales questions de la foi. Abailard n’y ajoute lui-même aucune réflexion : c’est un débat à vider entre les docteurs reconnus de l’Église. Ce livre, et la Théologie chrétienne, le ramenèrent dans la lice. Saint Bernard, « qui faisait sous la bure la police des trônes et des sanctuaires, » le dénonça au saint-siége. « L’esprit humain, dit-il dans son premier appel aux cardinaux, l’esprit humain usurpe tout, ne laissant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus fort que lui ; il se jette sur les choses divines, il force plutôt qu’il n’ouvre les lieux saints… Lisez, s’il vous plaît, le livre de Pierre Abailard, qu’il appelle Théologie[3]. » Ici saint Bernard dénonce l’esprit humain : dans son épître à Innocent II, qu’il avait fait reconnaître pape par les rois de la chrétienté, il dénonce l’homme : « La peste la plus dangereuse, une inimitié domestique a éclaté dans le sein de l’Église ; une nouvelle foi se forge en France. Le maître Pierre et Arnauld de Bresce, ce fléau dont Rome vient de délivrer l’Italie, se sont ligués, et conspirent contre le Seigneur et son Christ. Ces deux serpents rapprochent leurs écailles (squamma squammae conjungitur) ; ils corrompent la foi des simples, ils troublent l’ordre des mœurs… L’un était le lion rugissant, l’autre (Abailard) est le dragon qui guette sa proie dans les ténèbres : mais le pape écrasera le lion et le dragon… Père bien-aimé, n’éloigne pas de l’Église, épouse du Christ, ton bras secourable ; songe à sa défense, et ceins ton glaive[4]. « Dans sa circulaire à tous les évêques et cardinaux de la cour de Rome, saint Bernard tient le même langage. Il leur rappelle que leur oreille doit être ouverte aux gémissements de l’épouse, qu’ils doivent reconnaître leur mère, et ne pas l’abandonner dans ses tribulations ; il leur dénonce la témérité de cet Abailard, persécuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors, hérétique au dedans, religieux sans règle, abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons, en repousse sept autres.

La cour de Rome ne pouvait rester sourde à la voix de celui que les rois et les papes invoquaient comme l’arbitre de leurs différends. Un concile fut convoqué, le dimanche 2 juin 1140, à Sens, cité tout ecclésiastique, alors métropole de Paris. Il y eut un grand concours d’archevêques, d’évêques et d’abbés ; le roi Louis VII, dit le Jeune, assista avec toute sa cour à ce concile solennel. L’éloquent et puissant saint Bernard hésita un moment à se mesurer avec le géant de la dialectique[5]. Abailard parut au milieu de l’assemblée. En face de lui, dans une chaire qu’on montrait encore avant la révolution, saint Bernard était debout, acceptant le rôle de promoteur, c’est-à-dire d’accusateur devant le concile, qu’il semblait présider. Il tenait à la main les livres incriminés. On en avait extrait dix-sept propositions, qui devaient renfermer les hérésies d’Arius, de Sabellius, de Nestorius et de Pélage, concernant la Trinité et la grâce. On reprochait aussi à Abailard d’avoir enseigné que ce n’est pas dans l’acte que réside le péché, mais dans la volonté, ou plutôt dans l’intention ou le consentement donné sciemment au mal. Saint Bernard ordonna qu’on lût ces propositions à haute voix. Mais à peine cette lecture était-elle commencée, qu’Abailard l’interrompit, s’écriant qu’il ne voulait rien entendre, et qu’il ne reconnaissait pour juge que le pontife de Rome ; et il sortit. Cette conduite, qui a donné lieu à bien des interprétations, s’explique tout naturellement : Abailard, en appelant au saint-siége, et

  1. M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 118.
  2. Abail., Epist. I, p. 32.
  3. S. Bern, Epist. CLXXXVIII.
  4. S. Bern., Epist. CCCXXX.
  5. Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab adolescentia, S. Bern., Epist. CLXXXIX.