Page:Hoefer - Biographie, Tome 26.djvu/424

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


pour une reine, qui l’avait invité à lui faire le récit de ce qu’il avait vu, il s’y prête avec la grâce d’un homme de cour, ami des dames et parfait chevalier. Son style, naturel et facile, a tout le charme d’une conversation ; on voit qu’il cherche à plaire. La simplicité du récit , la naïveté des détails, la franchise avec laquelle il nous parle de la grand’peur qu’il eut en plusieurs occasions , prouvent qu’il n’a pas laissé altérer la véracité de ses premières impressions. Cet heureux naturel, cette clarté d’expression, cet esprit chevaleresque et si éminemment français, cette générosité de cœur, ce sentiment de l’honneur, auraient été gâtés ou auraient disparu sous la rédaction pédantesque des clercs de cette époque : tout indique donc que c’est Joinvilie lui-même que nous entendons parler, lorsqu’il nous rapporte ces merveilleuses histoires d’outre mer, suivant qu’elles s’offrent à son esprit et que sa mémoire lui rappelle les faits dont il a été le témoin, ou qui lui ont été racontés; carde crainte que rien n’échappe à son souvenir , il entre-mêle les anecdotes à la narration, qu’elles interrompent parfois brusquement, ce qui souvent l’oblige à dire : Or, revenons à notre matière, et disons, ete: Dans ces mémoires, qui sont l’un des monuments les plus précieux des temps anciens et modernes, le chrétien, dont la dévotion n’est pas toujours crédule, l’homme du monde, le chevalier ami du roi, le naïf historien se montrent avec un si grand naturel et une telle bonne foi, qu’on peut pénétrer en quelque sorte dans le for intérieur de leur auteur par le simple récit qu’il nous fait, sans même y ajouter aucune réflexion. Jamais le caractère et le style ne se trouvèrent mieux d’accord que dans Joinvilie; ses mémoires nous font voir en lui le courage uni à la modestie et la véracité à la naïveté; ces qualités y dominent partout, même dans les moindres détails , où se manifeste une sensibilité d’âme et quelquefois une lueur de philosophie qui contrastent avec la foi, plus imperturbable, de saint Louis. Rien de plus curieux, de plus intéressant, de plus instructif, et surtout qui nous fasse mieux connaître Joinvilie, que ses entretiens avec le roi, où dans l’intimité se dévoile l’intérieur de leur âme et de leur caractère. C’est ainsi qu’il nous dit que dans les conseils de conduite que le roi lui donnait souvent, il l’engageait tantôt à mettre de l’eau dans son vin, ce dont Joinvilie se défendait par motif de santé et avec l’avis des médecins , tantôt à ne jamais prononcer le nom du diable, à tenir sa promesse en toutes choses, à n’émettre point d’opinions irréfléchies, à ne jamais médire de son prochain, à ne pas se croire acquitté de ses dettes même en faisant des dons à l’église, à ne point donner de démentis, d’où résultent souvent des paroles rudes et fâcheuses. De son côté, Joinvilie donnait aussi des avertissements au roi. Un jour que l’abbé de Cluny adressait à J01JNVILLE

saint Louis une requête, qu’il avait fait pré de l’envoi de deux superbes palefrois, le chai, voyant le roi écouter longuement l’ai cause de ce beau présent, le fit convenir, tort qu’il avait eu de l’accepter. Le roi le re nut,etdès lors défendit à tous ses officiers jamais rien recevoir de ceux qui demanderait justice.

Quoique bon chrétien, Joinvilie n’affectait p afin de plaire à saint Louis d’être plus dé qu’il ne l’était réellement. Il fut même repris ii jour pour avoir dit en présence du roi et plusieurs évêques qu’il aimerait mieux coi mettre trente péchés mortels que d’être lad ou meseau. Mais la remontrance lui fut foil d’une manière toute paternelle; le roi, par ul délicatesse que Joinvilie a pris soin de rappelt l’ayant remise au lendemain, pour qu’elle fût sujet d’un entretien particulier. Une autre fois $ roi lui ayant demandé s’il lavait les pieds dil pauvres le jeudi saint, il répondit que oncqu il ne laverait les pieds de ces vilains : ce <]■ scandalisa fort le roi, qui, pour réprimer cet et gueil, lui cita l’exemple de Jésus-Christ, et Tel horta pour l’amour de Dieu d’abord, puis po fi l’amitié qu’il lui portait, de s’accoutumer à 1 u laver (1).

Ces conversations avec saint Louis nous mo t trent Joinvilie bien moins soumis que le sai j roi aux pratiques de dévotion et beaucoup pi modéré dans son zèle, puisqu’il se bornait faire punir d’un soufflet ou d’un coup de poij i les jureurs et blasphémateurs (2).

« Le saint roi, dit Joinvilie, se efforçoit de to son pooir ( pouvoir), par ses paroles, de m faire croire fermement en la Ioy chrestiem i que Dieu nous a donnée. »

Après lui avoir démontré combien il fallait il garder contre les tentations du doute, suggéré<! par l’ennemi du genre humain, le roi lui disait « Que foy et créance estoient une chose où noi devions bien croire fermement , encore n’e ! feussions-nous certains que par ouï-dire. Su ce point il me fist une demande, — comment mo ! (1) Dans un autre endroit de ses Mémoires, Joinvill fait citer par saint Louis l’exemple du roi d’Angleterre qui lavait les pieds aux meseaux ladres et les baisait. I (2) On le voit même préoccupé des doutes qui, plu tard, inspireront sainte Thérèse et troubleront Fénelor Voici son récit: Le Soudan de Damas, irrité de la mort d son cousin, assassiné par les émirs d’Egypte, avait propos au roi une alliance, lui promettant de lui livrer le royaum< de Jérusalem. Parmi les messagers que le rui envoya i Damas porteurs de sa réponse était frère Ives, de l’ordri des Frères prêcheurs , qui savait le sarasinois. Celui-ci: ayant rencontré dans les rues de Damas une vieilli’ femme qui portait de la main droite un vase plein d( feu et de la gauche une fiole plein d’eau, lui demanda ; « Que veux-tu faire de cela? » — Elle lui répondu qu’avec le feu elle voulait brûler le paradis, et avec l’eat éteindre l’enfer, pour qu’il n’y en eût plus jamais. — Et il lui demanda : « pourquoi veux-tu faire cela? — I Parce que je veux que personne ne fasse le bien pour avoir en récompense le paradis, ni pour la peur de l’enfer, mais simplement pour l’amour de Dieu, qui tant] vaut et qui tout le bien nous peut (aire. »