Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/104

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quatre jours, du 1er au 4 juin 1666 ; les bâtards ont pullulé autour de son lit, et son règne, outre le sang, a été une longue orgie. Il a été faible comme Louis XIII, libertin comme Louis XV et féroce comme Louis XI. Et aujourd’hui, après deux cents ans, un peuple se souvient encore de cet homme autrement que pour le haïr. Ô entêtement de cette vieille race anglo-normande ! Solidité des préjugés ! Que de Chine il y a dans l’Angleterre !




VIII


1853.

Ce matin 13 juin, je déjeunais. Un homme a demandé à me parler en particulier. Je l’ai reçu. Il m’a dit avec un accent alsacien : Je m’appelle Schmidt, je suis d’un endroit près de Sarreguemines, je suis tailleur, je demeurais rue Rochechouart, je suis proscrit de décembre. J’étais avec Miot sur le Duguesclin, c’est un hasard que je n’aie pas été à Cayenne, enfin me voilà ; j’ai passé un an à Londres, je suis ici depuis cinq semaines ; je n’ai pas d’ouvrage, et puis ce qui se passe en France me fait mal ; je veux en finir, j’en ai assez de tout cela ; j’ai coupé mes moustaches, je vais aller à Paris, et je ferai un coup. — C’était un homme d’une quarantaine d’années, calme, basané, robuste, l’air froid et résolu. Je lui ai dit : Comment irez-vous à Paris ? — Il m’a répondu : J’ai un faux passeport. Et il a tiré de sa poche un passeport au nom de Frédéric Laibrock, délivré par le vice-consul Laurent en date du 12 mai 1853. Il me dit en me montrant dans un coin la signature Laibrock : J’ai contrefait mon écriture. — Je repris : Que voulez-vous faire ? — Il me dit : Tuer l’homme.

Je lui ai défendu de faire cela, et lui ai donné toutes les raisons. Il s’en est allé en me disant : — Je ferai ce que vous voudrez. Je ne me suis ouvert qu’à vous seul. Et je suis venu vous voir avec l’idée que je ferais ce que vous me diriez. Vous me dites de ne pas tuer Bonaparte, ça vous regarde ; vous savez ça mieux que moi. Je ne le tuerai pas.

Au moment de partir, il m’a pris la main en disant : — J’étais résolu. Vous m’avez changé. Il était mort comme vous êtes là. C’est drôle que ce soit vous qui sauviez la vie à cet homme-là.

Il m’a quitté en ajoutant qu’il irait toujours à Paris, mais pour trois jours seulement, et qu’il serait de retour à Jersey dans dix jours.

Ce Schmidt est ce même tailleur qui, à lui seul, désarma le poste Rochechouart.