Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/119

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Asplet arrête le bras de Beauvais.

Beauvais m’a dit, une heure après, en me contant la chose : — Sans Asplet, Hubert était mort.

M. Asplet, en sa qualité d’officier de police, intervint et leur arracha Hubert.

Beauvais jeta son couteau ; ils laissèrent là l’espion ; deux ou trois allèrent dans des coins, cachèrent leur tête dans leurs mains et se mirent à pleurer.

Cependant j’étais rentré chez moi.

Il était près de minuit, j’allais me coucher ; j’entendis une voiture s’arrêter à la porte, puis un coup de sonnette.

Un moment après, Charles entra dans ma chambre et me dit :

— C’est Beauvais.

Je descendis.

Toute la proscription se réunissait en séance générale pour juger immédiatement Hubert. On le gardait à vue, et l’on avait envoyé Beauvais me chercher. J’hésitais. Juger cet homme, cette séance de nuit, cette sainte Vehme des proscrits, tout cela me semblait étrange et répugnait à mes habitudes.

Beauvais insista. — Venez, me dit-il. Si vous ne venez pas, je ne réponds pas de Hubert.

Il ajouta : — Je ne réponds pas de moi-même. Sans Asplet, je lui ouvrais le ventre d’un coup de couteau.

Je suivis Beauvais, et j’emmenai mes deux fils. Chemin faisant, nous fûmes rejoints par Cahaigne, Ribeyrolles, Frond, Lefèvre le boiteux, Cauvet et plusieurs autres proscrits qui habitent le Havre-des-Pas.

Minuit sonnait quand nous arrivâmes.


La salle où l’on allait juger Hubert, dite Cercle des Proscrits, est une de ces grandes salles en équerre comme il y en a dans presque toutes les maisons anglaises. Ces salles, peu appréciées de nous autres français, prennent vue sur les deux façades de devant et de derrière.

Celle-ci, située au premier étage de la maison Beauvais, Don street, n° 20, a deux fenêtres sur une cour intérieure et trois fenêtres sur la rue, vis-à-vis la grande devanture rouge de la bâtisse destinée aux bals publics, qu’on appelle ici Hôtel de ville.

Quelques groupes d’habitants de la ville, émus des rumeurs qui circulaient, causaient à voix basse sous les fenêtres. Les proscrits arrivaient de tous les côtés.

Quand j’entrai, presque tous étaient déjà réunis. Ils étaient disséminés dans les deux compartiments de la salle et chuchotaient entre eux d’un air grave.