Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/206

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4 avril. — Chose poignante, on se bat entre français. La guerre a éclaté entre Paris et Versailles.

Minuit. — Hier bataille sous les murs de Paris. Flourens a été tué. Très brave et un peu fou. Je le regrette. C’était le chevalier rouge.


9 avril. — Visite de M. Dreyfus qui arrive de Paris. Il vient de rencontrer, me dit-il, dans la rue Fossé-aux-Loups, Canrobert. Bruxelles est plein de bonapartistes qui attendent. Quoi ?

M. Ernest Lefèvre[1] vient d’arriver. Victor penchait la tête à ma fenêtre, place des Barricades, il m’a dit : — Tiens ! Ernest Lefèvre ! — En effet, M. Ernest Lefèvre était à la porte et sonnait.

Voici ce qui lui est arrivé : il a donné avant-hier sa démission de membre de la Commune, et s’est hâté de quitter Paris. Il nous a dit : — Ceci est le dilemme, démissionnaire aujourd’hui, fusillé demain. Cette Commune est folle. On y délibère en secret. On y parle le revolver au poing. Delescluze et Pyat provoquent les résolutions violentes, et s’esquivent au moment du vote. — Lors de leur décret des suspects, Ernest Lefèvre ayant demandé l’appel nominal, Delescluze, qui voulait voter pour sans qu’on connût son vote, s’est emporté et a menacé Ernest Lefèvre. Le préfet de police, un nommé Raoul Rigault, dit : — J’admire Marat, mais il était mou. — Ernest Lefèvre ayant appelé un membre l’honorable citoyen a été accablé d’injures comme entaché de parlementarisme.

Bref, cette Commune est aussi idiote que l’Assemblée est féroce. Des deux côtés, folie. Mais la France, Paris et la République s’en tireront.


11 avril. — Le jour où nous avons dîné pour la première fois au pavillon de Rohan, Flourens a dîné avec nous ainsi que son aide de camp, un grec qu’il m’a présenté. Flourens était alors major de rempart nommé par le général Trochu. Son aide de camp a été blessé à côté de Flourens tué. Il est en ce moment prisonnier à Versailles.


13 avril. — Paris muré de nouveau, s’éclaire de nouveau au pétrole. Plus de gaz.

On se bat à la barrière de l’Étoile. Ce qui n’empêche pas la foire au pain d’épice à la barrière du Trône. Tel est Paris.


15 avril. — Ce matin, j’ai fait contre la guerre civile les vers intitulés : Un cri. Je les envoie à Paris.

  1. Ernest Lefèvre, avocat, devint député de Paris en 1881 et fut l’un des trois exécuteurs testamentaires désignés par Victor Hugo. (Note de l’éditeur.)