Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/217

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— Vous avez bien souffert, monsieur ! continuez de défendre les vaincus. Et elle a pleuré. Je lui ai baisé la main. C’est une âme charmante qui a de bien beaux yeux. Je lui ai donné la main, à Paris, pour descendre de wagon, et, après un salut, nous nous sommes perdus chacun de notre côté dans la foule.


2 octobre. — M. Thiers m’informe par dépêche télégraphique que je puis aller voir Rochefort. Le général Appert m’attendra à une heure et me conduira. Je reçois la dépêche trop tard pour arriver à une heure. Je pars néanmoins.

En route, je viens en aide à une pauvre femme qui est montée péniblement dans le wagon où je suis. La voiture où elle était a versé. Elle a la fièvre et des battements de cœur. Je lui donne des conseils et je la rassure. Elle me prend pour un médecin.

Arrivée à Versailles à une heure trois quarts. Le général Appert ne comptant plus sur moi est parti. Je m’adresse au colonel Gaillard. Obstacle. M. Thiers a oublié que, depuis le 25, Rochefort a été lâché par la justice militaire et saisi par le pouvoir civil. Ce n’est plus le général Appert qui règne sur la prison, c’est le préfet. Le colonel Gaillard me pilote à la préfecture ; pas de préfet. Il est parti. Le secrétaire général ? — Pas de secrétaire général. Il est chez le ministre. Je me décide à l’attendre. On lui envoie une dépêche. Il arrive. Il me fait traverser la rue. Prison et palais se touchent. Il n’y a qu’à passer le ruisseau. Rochefort loge en face de Thiers.

À la prison, empressement. On m’introduit dans un salon long de huit pieds, large de cinq, éclairé d’un soupirail grillé, meublé de deux chaises dépaillées et d’une latrine. C’est une cellule qui sert aux visites de haute faveur. Le directeur fait boucher la tinette, me salue jusqu’à terre et s’en va.

La porte s’ouvre. Entre Rochefort, pâle, l’œil allumé. Il se jette dans mes bras. Je lui dis tout ce que j’ai obtenu. Il est heureux. Je lui dis en outre ce que je viens de savoir du colonel Gaillard, qu’il n’y a rien, absolument rien de vrai dans les calomnies semées sur le compte de sa pauvre petite Noémie[1], et que c’est une rose et un ange. Il était ravi ; le voilà épanoui. Nous nous embrassons encore. Nous causons. Il garde ma main dans ses mains. Il me dit : — Vous me sauvez ! et il ajoute : — Au reste, c’est la seconde fois. — J’ai oublié la première, lui dis-je. — Comment ! en 1868, ne m’avez-vous pas ouvert vos bras quand j’entrais en exil ! reprend-il. Sans vous, je serais mort de nostalgie.

Il verra ses enfants, il ne sera pas embarqué, il sera libre d’écrire son his-

  1. Fille de Rochefort. (Note de l’éditeur.)