Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/22

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on était peu nombreux, on causait d’un bout de la table à l’autre. De là beaucoup de cordialité et de gaîté. C’était un mélange piquant de l’officiel et de l’intime.

Louis Bonaparte, qui rit peu, a beaucoup ri. Il racontait qu’on lui avait envoyé la caricature où il est représenté disant à son cousin le fils de Jérôme qui ressemble à l’empereur : Il faut que je me montre au peuple, prête-moi ta tête.

La salle à manger, plus petite encore que le salon, était décorée d’un beau lustre de cuivre dans le goût flamand qui contrastait avec tout le reste du mobilier et en particulier deux Victoires de bronze doré, façon Ravrio, posées debout sur le surtout de la table.

Le roi Jérôme est toujours le même homme, noble, gracieux, bienveillant, spirituel, plein de souvenirs. Sous Louis-Philippe on l’appelait encore le prince, maintenant on ne l’appelle plus que le général. Quoi que fassent les prospérités nouvelles, les fronts sur lesquels l’éblouissement de l’empire a passé restent plongés dans la nuit. Il y a de l’impossible dans ces retours-là. Ces grandeurs n’ont jamais plus semblé déchues que depuis qu’elles sont restaurées.

Le jeudi suivant, je dînais chez M. Pasquier. Là aussi nous étions peu nombreux. Après la prospérité en famille, c’était l’adversité en petit comité. Pas de femmes, Mme la marquise Pasquier était malade. Le premier président de la cour de cassation, M. Portalis, occupait au centre de la table la place de la maîtresse de la maison. Les autres convives étaient M. Charles Dupin, M. Dumas, le savant, MM. Saint-Marc Girardin, Ampère et Giraud, et le vieux secrétaire du conseil d’État, ancien ami du chancelier et du premier président, M. Hochet. Après le dîner, le général Fabvier est venu et M. de Barbançois, ancien gouverneur de M. le duc de Bordeaux, aujourd’hui représentant du peuple.