Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/27

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plus le Père Duchêne, la Vraie République et la Canaille, mais nous avons la Langue de Vipère, le Républicain rouge et le Journal des sans-culottes. On remarque le soir de fortes patrouilles. Hier le maréchal Bugeaud me disait : — Il y aura une émeute avant deux mois. — Le maréchal va publier un petit livre sous ce titre : La guerre des rues. Il disait en souriant : — Ce sont des conseils pratiques dans le genre des instructions contre le choléra.

Le cabinet est pauvre, chétif, déconsidéré, ébranlé, impuissant, nul. On se demande avec anxiété : Que va-t-il arriver ? Quand rien ne sort du pouvoir, quelque chose sort du pays.

En somme, de gouvernement vrai, de gouvernement réellement constitué, point. Tout ceci fait l’effet d’un provisoire long.




V

LE VICE-PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.


1849.

M. Boulay de la Meurthe était un bon gros homme, chauve, ventru, petit, énorme, avec le nez très court et l’esprit pas très long. Il était l’ami de Harel auquel il disait : mon cher et de Jérôme Bonaparte auquel il disait : Votre Majesté.

L’Assemblée le fit, le 20 janvier, vice-président de la République.

La chose fut un peu brusque et inattendue pour tout le monde, excepté pour lui. On s’en aperçut au long discours appris par cœur qu’il débita après avoir prêté serment, Quand il eut fini, l’Assemblée applaudit, puis à l’applaudissement succéda un éclat de rire. Tout le monde riait, lui aussi ; l’Assemblée par ironie, lui de bonne foi.

Odilon Barrot, qui, depuis la veille au soir, regrettait vivement de ne pas s’être laissé faire vice-président, regardait cette scène avec un haussement d’épaules et un sourire amer.

L’Assemblée suivait du regard Boulay de la Meurthe félicité et satisfait, et dans tous les yeux on lisait ceci : Tiens ! il se prend au sérieux !

Au moment où il prêta serment d’une voix tonnante qui fit sourire, Boulay de la Meurthe avait l’air ébloui de la République, et l’Assemblée n’avait pas l’air éblouie de Boulay de la Meurthe.

Ses concurrents étaient Vivien et Baraguay-d’Hilliers, le brave général manchot, lequel n’eut qu’une voix. Vivien avait beaucoup compté sur la chose.