Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/291

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Le Temps.
Gaston Deschamps.

… M. Paul Meurice vient de détacher des carnets du maître une nouvelle série de croquis.

… Les notes de Victor Hugo sur la monarchie de Juillet, les entretiens avec Louis-Philippe, la visite au tombeau du duc d’Orléans, les dîners chez Villemain avec Guizot, les cérémonies des Tuileries, les séances de la Chambre des pairs et les émeutes des journées de février 1848 pourraient servir de commentaires, en marge des Misérables et des Contemplations.

Les caricatures crayonnées sur le papier de l’Assemblée constituante, pendant les discours d’Odilon Barrot et de Dupin, les soirées de l’ « Élysée national », sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte, annoncent les Châtiments et l’Histoire d’un crime.

Et enfin, le journal du siège de Paris est la maquette de l’Année terrible.

Victor Hugo a profité, littérairement, de tout ce qu’il a vu. Et ce drainage de tout ce qui tombait sous son œil commença dès sa petite enfance.

Je relisais récemment ces vers de sa première jeunesse :


L’Espagne me montrait ses couvents, ses bastilles,
Burgos sa cathédrale aux gothiques aiguilles,
Irun ses toits de bois, Vittoria ses tours.
Et toi, Valladolid, tes palais de familles,
Fiers de laisser rouiller des chaînes dans leurs cours.


Je n’aurais jamais compris ce dernier vers si je n’avais noté, dans les Mémoires de Sigisbert Hugo, père du poète et général au service de Joseph-Napoléon, roi d’Espagne, cette chose vue :


Quand les rois catholiques voyageaient en Espagne et qu’ils ne logeaient pas dans les édifices publics, la maison particulière qui avait l’honneur de les recevoir obtenait de nombreux privilèges : le propriétaire faisait tapisser de grosses chaînes de fer le mur de son principal escalier.


Voilà donc une impression qui date vraisemblablement de 1811, année où Victor Hugo alla rejoindre son père à Madrid.

… Je pourrais montrer, par d’autres exemples, cette puissance d’absorption optique qui emmagasina dans la mémoire de Victor Hugo une incroyable quantité de couleurs et de formes, de spectacles charmants ou de visions terribles, les saynètes de la vie quotidienne ou les tragi-comédies de l’histoire, les émotions d’un poète et les révolutions d’un peuple, la maison et la cité, les empires et les républiques, les victoires et les défaites, le drapeau blanc et le drapeau tricolore, les lys de la Restauration, le coq de Louis-Philippe, l’aigle d’Austerlitz et l’aigle de Boulogne, le patriotisme de Gambetta, les drapeaux neufs distribués à l’armée nouvelle, — tout le panorama du siècle…


La Libre Parole,
Édouard Drumont.

… Dans Choses Vues, nous retrouvons la plupart des dons merveilleux du maître qui fut, lorsqu’il le voulut, un aussi grand écrivain en prose qu’en vers.

Choses vues, c’est du reportage fait par un homme de génie, qui décrit simplement ce qui a frappé ses yeux. On devine quel caractère et quelle couleur prennent les spectacles regardés par ce styliste prodigieux qui, s’il fut assez médiocre toujours comme analyste et comme psychologue, eut certainement le plus merveilleux appareil visuel qu’on puisse imaginer pour saisir et fixer tout ce qui, dans le monde extérieur, avait forme, relief et mouvement.

Ce talent de peindre, et de peindre vrai, existait chez Victor Hugo à un degré si intense qu’il suppléait à l’esprit philosophique qui lui manqua la plupart du temps. Sous sa plume, qui est un pinceau, quand elle n’est pas un burin, les événements et les hommes ne se bornent pas à se raconter et à s’expliquer comme dans les récits des écrivains ordinaires ; il semble qu’ils renaissent, ils donnent vraiment l’illusion de la vie, on croirait les voir se mouvoir et se dérouler comme en un gigantesque panorama dont les figures seraient en chair et en os.

Prenez, par exemple, dans le premier volume de Choses vues, le compte rendu du procès Teste et Cubières, qui fut jugé par la Chambre des pairs, dont Victor Hugo faisait partie.