Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/333

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VIII


On montrait encore, il y a quarante ans, dans la sacristie de Saint-Germain-l’Auxerrois, la chaise cramoisie, portant la date de 1722, en laquelle trônait le cardinal-archevêque de Cambrai le jour où le sieur Clignet, bailli de l’abbaye de Saint-Remi de Reims, et les sieurs de Romaine, de Sainte-Catherine et Godot, chevaliers de la Sainte-Ampoule, vinrent prendre « les ordres de son éminence au sujet du sacre de sa majesté ». L’éminence était Dubois, la majesté était Louis XV. Le garde-meuble conservait une autre chaise à bras, celle du régent d’Orléans. C’est sur ce fauteuil que le régent d’Orléans était assis le jour où il parla au comte de Charolais. M. de Charolais revenait de la chasse où il avait tué quelques faisans dans les bois et un notaire dans un village. Le régent lui dit : Allez-vous-en, vous êtes prince, et je ne ferai couper la tête ni au comte de Charolais qui a tué un passant, ni au passant qui tuera le comte de Charolais. Ce mot a servi deux fois. Plus tard, on a jugé utile de l’attribuer à Louis XV, promu Bien-Aimé. Rue du Battoir, le maréchal de Saxe avait son sérail qu’il menait avec lui à la guerre, ce qui faisait à la suite de l’armée trois coches pleins appelés par les hulans « les fourgons à femmes du maréchal ». Que d’événements étranges, parfois accumulés avec cette incohérence de la réalité où vous êtes libre de puiser des réflexions ! Dans la même semaine, une femme, madame de Chaumont, gagne, dans l’agiotage du Mississipi, cent vingt-sept millions, les quarante fauteuils de l’Académie française sont envoyés à Cambrai pour y asseoir le congrès qui a cédé Gibraltar à l’Angleterre, et la grande porte de la Bastille s’entr’ouvre à minuit, laissant voir dans la première cour l’exécution aux flambeaux d’un inconnu dont personne n’a jamais su ni le nom ni le crime. Les livres étaient traités de deux façons ; le parlement les brûlait, le théologal les lacérait. On les brûlait sur le grand escalier du palais, on les lacérait rue Chanoinesse. C’est, dit-on, dans cette rue, au milieu d’un rebut de livres condamnés, que les épîtres de Pline, depuis imprimées chez Aide Manuce, furent découvertes par le moine Joconde, le faiseur de ponts de pierre que Sannazar nommait Pontifex[1] Quant aux grands degrés du palais, à défaut des écrivains, « qui sentaient le roussi », ils voyaient brûler les écrits. Boindin, au pied de cet escalier, disait à Lamettrie : On vous persécute, parce que vous êtes athée janséniste ; moi, on me laisse tranquille, parce que j’ai le bon sens d’être athée moliniste. Il y avait, en outre, pour les livres les sentences de Sorbonne. La Sorbonne, calotte plutôt que dôme, dominait ce chaos de collèges qui était l’Université, et que

  1. Hunc tu jure potes dicere Pontificem.