Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Choses vues, tome II.djvu/54

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



[LES MEURTRIERS DU GÉNÉRAL BRÉA[1].]


Mars 1849.

Les condamnés de l’affaire Bréa ont été enfermés au fort de Vanves. Ils sont cinq : Noury, pauvre enfant de dix-sept ans dont le père et le frère sont morts fous, type de ce gamin de Paris dont les révolutions font un héros et dont les émeutes font un assassin ; Daix, borgne, boiteux, manchot, bon pauvre de Bicêtre, trépané il y a trois ans, ayant une petite fille de huit ans qu’il adore ; Lahr, dit le Pompier, dont la femme est accouchée le lendemain de la condamnation, donnant la vie au moment où elle recevait la mort ; Chopart, commis libraire, mêlé à d’assez mauvaises fredaines de jeunesse ; enfin Vappreaux jeune, qui a plaidé l’alibi, et qui, s’il faut en croire les quatre autres, n’a point paru à la barrière de Fontainebleau dans les trois journées de juin.

Ces malheureux sont enfermés dans une grande casemate du fort. Leur condamnation les a accablés et tournés vers Dieu. Il y a dans la casemate cinq lits de camp et cinq chaises de paille ; ils ont ajouté à ce lugubre mobilier du cachot un autel. Cet autel est construit au fond de la casemate, vis-à-vis de la porte d’entrée et au-dessous du soupirail d’où vient le jour. Il n’y a sur l’autel qu’une Vierge en plâtre enveloppée d’un voile de dentelle. Pas de flambeaux, de crainte que les prisonniers ne mettent le feu à la porte avec la paille de leurs matelas. Ils prient et travaillent. Comme Noury n’a pas fait sa première communion et veut la faire avant de mourir, Chopart lui fait réciter le catéchisme.

À côté de l’autel est une planche trouée de balles et posée sur deux tréteaux. Cette planche était la cible du fort, on en a fait leur table à manger. Inadvertance cruelle qui leur met sans cesse la forme de leur mort prochaine sous les yeux.

Il y a quelques jours, une lettre anonyme leur parvint. Cette lettre les invitait à frapper du pied sur la dalle placée au centre de la casemate. Cette dalle, leur disait-on, recouvrait l’orifice d’un puits communiquant avec d’anciens souterrains de l’abbaye de Vanves qui iraient jusqu’à Châtillon, Ils pourraient soulever cette dalle et s’évader une nuit par là.

  1. Le général Bréa, en juin 1848, attaqua les insurgés sur la rive gauche de la Seine ; il les avait repoussés et fut tué à Fontainebleau après une infructueuse tentative de conciliation. (Note de l’éditeur.)